Tout jouer à dé joué

Décider son parcours au jeté d’un dé à six faces. Emprunter un chemin au non-hasard d’un cube marqué par la décision obligée. Voilà le jeu proposé par Fabien Plasson, mardi, à l’Atelier 4 de l’artiste résidente des Subsistances, Sylvie Barré. Sur la base d’un film aide-mémoire, le plasticien part en Terra Incognita au volant d’un camping-car.


Chaque direction se prend, à chaque carrefour, par un tombé de chiffres sur le tableau de bord. Face à tous ces beaux paysages de routes départementales paumées ou ces villages Pernaud-populo, on pourrait croire que l’objet de la performance roule pour une dénonciation carburant à l’écolo bucolique de l’utilisation en borgne de la voiture. Mais tout va plus loin, beaucoup plus loin. Il y a chez l’artiste ce désir du jeu et de la décision inévitable qu’il impose. Ne pas savoir faire le choix entre la route de droite et celle de gauche pousse à tout jouer à dé joué. Nous traversons la rue Couverte avec Françoise Rey en se tenant le bras tout en brassant nos confusions amoureuses. Clignez des paupières. L’accordéon mélancolique de Bodgan Raczynski (Rephlex Rec./La Baleine) se tord et détord à se liquéfier dans mes oreilles, mercredi. Deux années de célibat et trop peu d’amour à donner. La solitude n’a rien de déprimant en soi. C’est ce qu’elle enfante qui peut parfois effrayer. La frustration, pas plus que le montré du doigt social (« Tu es toujours seul ? – Oui, et alors ? ») ou l’idée stupide du couple à former, n’égale l’égoïsme cynique que provoque le vivre seul. Je me laisse aller à bouffer, déguster, digérer et jeter de l’humain. Par correction, je m’accorde une drague fastidieuse de Mathieu à produire efforts et patience. Je tente de m’emballer pour un Alexis aveugle et hermétique à mes offrandes. Clignez des paupières. Mathieu plie ses jambes dans l’allée de l’orchestre à la Maison de La Danse. jeudi, Twelve Seasons de la Compagnie Michèle Noiret envoient balader des danseurs bien propres dans leurs gestes et traversés d’images vidéo faussement esthétisantes. Le mélange présente peu de matières à projeter l’émotion et provoque un blocage total face à ce ballet crypto-moderne. Après un apéritif ouvert par un Jean-Paul Brunet in Love, Mathieu me lâche près du Double Side, siège d’un bain sans remous à observer un homme qui court après une ombre de sexe, des jambes écartées prêtes à l’emploi, sous pénombre bleutée, et un jeune banlieusard qui initie son corps au self control. Clignez des paupières sur un texto de partage pour Z2 : « Geogaddi de Boards Of Canada (Warp Rec./Pias) est un grand album. Un You Could Feel The Sky te fait déborder le mental ». vendredi, après un concert passable et agréable de Susheela Raman, salle Molière, Mathieu aborde le sourire enjôleur d’Alexis, tout en dedans rentré, au Cap Opéra. En deux verres, nous traversons deux rues pour s’élancer dans un Café 203 sous influence éthylique de Michel, Marie-Hélène (qui ne cesse de m’insulter, d’un doigt levé), Pierre devenu bavard (« Depuis que tu as dit qu’il ne parlait jamais, il s’est complètement lâché », surjoue Gaelle Communal) et Jérôme d’Art Canut. La danseuse règle ses comptes, les yeux ouverts d’envie et d’addiction à son promis : « Jérôme ne s’occupe plus de moi. On va donc rentrer se mettre sous la couette ». Stéphane B. stationne devant le bar et m’embarque au DV1 (ex-Village-Club) pour un bout de comptoir somnolent. Clignez des paupières. samedi, en chemin pour la Piscine du Rhône et son Printemps des Poètes nocturne, « Boards Of Canada ? Je l’ai écouté ce matin. Depuis, j’ai l’impression d’avoir des ailes dans le dos », transmet Z2 sur le portable. Le bar du bord de fleuve s’ouvre sur une terrasse couverte des arches brutes de béton et encadrée de ces deux soucoupes volantes immobiles au-dessus des deux bassins. Un site unique pour une soirée de poésie initiatique dirigée par Sylvie Mongin-Algan et sa compagnie des Trois-Huit. Un édito ne suffira pas pour décrire l’humour de Patrick Dubost, les vers bus et recrachés sur les lèvres encrées d’un bleu marin de Pegguy-Laure Allard ou celles de Frédérique Mille (« Épouse-moi Frédérique ! »), l’intelligence du Parcours Tarkos (Vincent Bady) dans les Vestiaires Femmes où chacun se fait cloîtrer dans une cabine frigorifique pour finir par rire aux éclats face à un miroir en dégustant le mot « plaiiisiiiir ». Le trio Hubert Voignier, Bernard Bensoussan et Catherine Millet, suivi par la « Grande Route » d’Hervé Nicolet, magnétise nos tourments profonds à en frissonner parfois. Mais l’assistance est prête à tout et sourit devant un tel partage. Patrice Béghain décrypte sa soupe : « Il y a du gingembre, des clous de girofle. Essayez, c’est très aphrodisiaque », puis ajoute, emballé, ou en représentation d’adjoint : « Il faudrait faire une grande fête ici. Non ? ». Oui, oui, un bal pour le 14 juillet en attendant la soirée prévue dans ce même lieu en septembre. Fermez les paupières.

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