Le Super-flux

«  »Tu pars ? » sur toutes les lèvres. Partir. Partir pour remplacer les « Tu fais quoi ce soir ? » de l’année. Comme si le « partir » figeait tout « faire ». Depuis deux ans, chaque été, mon compte bancaire clignote dans le rouge vif pour me rappeler à la réalité matérielle et menacer ma légèreté avec le mot « budget ». L’argent a de l’importance lorsqu’il n’y en a plus. Le reste du temps, c’est une monnaie de singe qui tombe sur le comptoir, se chiffonne au fond des poches ou roule sous les doigts.


Non, je ne pars pas. Avec ce maigre regret : ne pas goûter au bienfait de l’océan. L’Atlantique est mon exfoliant, un retour à l’innocence dans le fracas de vagues en pleine gueule et un soleil américain qui boit la tasse derrière des plagistes de sable. Clignez des paupières. Claire, dans le luxe de palaces à Cannes, Carla à Lisbonne, Dj Arnie à Barcelone, Fred à Bali, Mathieu au Mexique, Christophe B. et Primabella en Grèce et moi la tête dans les rouleaux régressifs d’une plage de Saint-Jean-de-Luz, à faire le petit joueur au casino de Biarritz pour finir grillé et grisé au Caveau. Voilà l’envie que je n’assouvirai pas. mercredi, au Bistrot de la Pêcherie, Violaine fait un voyage éclair depuis Barcelone pour s’attirer les baisers d’une ancienne nightcrowd locale. « J’ai viré Philip, trop chiant : Il ne voulait pas sucer mes deux autres colocataires » entrecoupe la jeune femme entre deux trinques. Après un dîner trop arrosé chez Dj Arnie, je zappe le dj-set du Troublemaker à La Marquise et cligne des paupières sous le tranquillisant « Music For Babies » d’Howie B. À l’United Café, jeudi, Marie et Vincent bullent de coupes de champagne à s’étourdir au milieu de jeunes Steevy maniérés et peu farouches. Je prends la bouche d’un homme facile à la tête de choux gainsbourienne et sexy et fais courir mes mains sur son torse. Clignez des paupières. samedi, Le Medley se dérègle sous la chaleur. Yann s’agite sur tout ce que grésillent les boomers de rétro-tempos et un Olivier, sage et magnifique étudiant, me colle son genou et avance doucement : « Je n’ai jamais été amoureux. Je m’accroche vite puis me lasse en moins de 5 jours… Tu es là pour quoi ? Ah bon ? même pas des bisous ». Libido à zéro. Le gosse se lève et me donne un baiser prude. Il s’enfuit troublé par son audace. Clignez des paupières, les lèvres mouillées par cet instant de pureté. dimanche, Stéphane B. me textote un « tu fé koi ? On va à Gerland ? ». Une assiette au Café 203 pour se fourchetter de nos propres contradictions : « Je n’ai pas encore trouvé le juste milieu entre vivre seul, être ouvert sur les autres, m’amuser, bref, être libre. Et se mettre en couple pour se replier sur quelques amis, sortir de temps en temps en se faisant cloisonner par le regard de celui qu’on est sensé aimé… Chacun d’entre nous recherche l’affection permanente » vise, en plein mille, Stéphane. Ces réflexions raisonnent dans ma caisse centrale, superposées à mes convictions toutes ébranlables : si je ne suis pas monté amoureux depuis trois ans, je ne cherche probablement pas cette stabilité toute relative du couple établi. Si baiser à tour de queue, provoquer l’Inconnu sous les nightlights, jouer l’Arlequin mondain au milieu d’un bal vénitien permanent ou tendre à tout vivre suffit à me nourrir, je ne goûterai pas à ce paradis artificiel du duo amoureux présumé intemporel. Tout ce que je crois connaître me déstabilise un jour ou une autre nuit. Tout ce que je ne connais pas s’ouvre à moi. Un lendemain, je changerai d’avis. Clignez des paupières. « Je t’imaginais moins beau. Plutôt gros et graisseux pour écrire des méchancetés pareilles » s’amuse Florence au comptoir de La Ruche. La dame me reproche un article soi-disant assassin sur Tombé du Ciel et son patron Dominique. Sans souvenance de la dite charge, je pirouette en coupable : « Je fais heureusement des erreurs et essuie des échecs. La vie ressemblerait à quoi sans ces deux-là ? » Clignez des paupières. Des ombres penchent sur la terre battue à chaque plein phare de voitures en chasse sur le bitume extérieur. Contre un arbre, deux pantalons-aux-genoux se font pomper par un affamé. Le plexi des bancs de touches miroite des grains d’étoiles sur les ébats clandestins dans les bosquets. Gerland, la nuit. Stéphane sort du terrain d’entraînement : « Un mec me proposait d’aller le plugger dans un fourré… À part ça, on n’y voit rien là-dedans ». Nous flagellons Quentin, gendarme de son état, sur sa « follitude » cachée, son machisme de « honteuse ». L’observation du garçon tend à me confirmer que les gays flics, CRS ou gendarmes déjà mis à quatre pattes appartiennent à un corps de métier sévèrement hétérordonné. Je n’ai pas envie de baiser et ferme les paupières lorsque les portières de la voiture me ceinturent du « Where You At ? » de Derrick Carter dans un aller-retour acid bumpé : « … All things must end / except the need of faith / and the spirituals things… » roque le vocoder-mate.

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