La conjuration

Sexe et mort. Qu’est-ce qui motive notre corps si ce n’est se faire plaisir et éviter la fin de ces mêmes plaisirs jamais complètement assouvis. Étrange période où les deux fondamentaux qui font courir et fuir se pourchassent dans ma chair. Mort. Mardi matin, je tourne de l’oeil devant la place du village silencieuse où se raidit une foule en attente du mort devant l’église, peut-être même en attente de la souffrance des proches.

«  »Corps-billard » et mère en pleurs, shootée au Tranxène 50 pour tenir l’insupportable. La mort du fils, du même sang qui alimente la machine à vivre. Résonance évidente sur un vécu encore présent. Guillaume avait 22 ans. Mort violente. Obsèques violentes. Au deuxième rang, je caresse la nuque de cette mère endeuillée et seule au monde. Elle me serre la main. Elle vacille de douleur. Le corps en boîte est à moins d’un mètre. Un jeune homme beau et fantaisiste s’est crashé sur la voie publique dans une de ces charrettes motorisées, symbole de puissance, de statut social et de mort subite. Infinissable. Messe au Dieu infinissable. Conneries célestes. Je pleure. Je pleure Guillaume. Je pleure la douleur de sa mère. J’essaie d’échapper à ce sinistre moment. Les yeux rouges, la gorge en torsion lorsque vient le rituel de la bénédiction du corps où défile toute l’église devant une caisse en bois. Je me lève, baise ma main et pose mes empreintes de lèvres sur la plaque cuivré « Guillaume P. – 1980 – 2002 ». Je fais le tour du corps sans me signer en glissant mes doigts sur le bois verni. Assis, je ne peux soutenir le regard de ces inconnus qui saluent ce corps devant mon regard défait. Je fixe le cercueil et aperçois des torses passés. Machinalement, je ne relève les yeux que sur les endeuillés qui touchent le cercueil, se frottent ainsi à la mort, à leur futur mort. Il y a dans ce cérémonial une chose effrayante : la conjuration de sa propre fin. Dans la « crétinté », on jette de l’eau bénite sur un mort mais on ne le touche surtout pas, de peur d’être soi-même contaminé. Et les moins fervents du Bon Dieu, souvent les plus jeunes et les plus proches du défunt, y vont d’une petite tape ou d’une dernière caresse sur le caisson funèbre. Au milieu de la vigne bordelaise, l’épreuve s’achève dans un petit cimetière sur un trou ouvert. « À bientôt » et j’effrite une poignée de terre argileuse sur le corps avant de cligner des paupières sur des yeux vitreux et des cils brûlés par le sel des larmes. Sexe. vendredi, en crocodile dans le bain à remous du Double Side, des hommes au bronzage poncé par un sable estival tentent de m’enfermer dans une cabine à baise en faisant couler leur main le long de mes cuisses jusqu’à empoigner mon sexe. Pas envie. Mais les caresses fluides me plaisent et je joue avec trois mecs aux plaisirs tactiles javellisés. Clignez des paupières. Bisexe. samedi, Christophe B. et Primabella me laissent à La Ruche en compagnie de Mathieu. « Mon dernier coup était un mec. Avant, c’était une fille après un mec. A San-Fransisco, un mec en après-midi et ma logeuse en soirée qui sentait une odeur sur ma peau qui ne m’appartenait pas », se trouble le scientifique. La bisexualité devrait être commune. Mais j’ai du mal à apprécier l’état d’esprit de mes bi-connaissances : sexe libre comme Stéphane B. ? Expérimentations corporelles ? Homosexualité refoulée ? Hétérosexualité refoulée ? Clignez des paupières. L’United Café danse encore sur les mêmes tubes cheesy pour pouffiasses portemanteaux mais le night-club est chaud et drôle. Rachid m’attend au Medley : « Je savais que je te trouverai ici. Je t’aime beaucoup. Je te jure » m’enlace l’homme aux yeux noirs. « Arrête de jurer, s’il te plaît » l’embrasse-je. Mathieu en-taille une jeune fille venue s’asseoir sur lui : « Je crois que je suis plus un coussin pour elle qu’un amant possible ». Clignez des paupières sous le « Funky Friday » de Blueboy en vaporisateur sonore. dimanche, après un apéritif à La RucheReine Claude prend sous son aile Lynx, nous rejoignons Mireille et Denis chez Carlino. Chacun avance ses projets pour la rentrée. Je questionne Mireille et Christophe B., bibles du clubbing 70’s-80’s, sur les lieux nocturnes mythiques lyonnais en vue d’une série mensuelle, dans cette rubrique (jugée semble-t-il trop impudique), sur ces bars et clubs qui laissent des traces : West Side, Palais d’Hiver, Onze, Hypnotik, Factory, Zoo, Ambassade, Divine Comédie ou Pez Ner. Clignez des paupières. « TEL MOI » fluorise le portable à la sortie de la pizzeria. Un ASSA (Amant Sans Suite Amoureuse) arrive dans l’appartement pour un coup d’une heure. Joli homme qui m’attaque la braguette directement. « Je suis policier au Centre de Commandement. Tu peux tomber sur moi lorsque tu composes le 17 » se socialise le gourmand. Je compose le « suce-moi » et joue un moment avec nos matraques. Mes amants flics ont toujours été de bons suceurs. Celui-ci ne déroge pas. Fermez les paupières.

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