Se lécher comme des poneys

Mathieu accentue son dandinement robotique de jeune homme mathématique au cerveau analytique. Mercredi, les genoux coincés dans l’orchestre de la Maison de la Danse, il grince ses remarques ennuyeuses lors de la présentation du Dance Célébration ! par son initiateur, Guy Darmet. Entre le juste « C’est une grande première ce soir : un spectacle de danse en direct sur une grande chaîne de télévision, Arte. Programmé, non pas à 2 h du matin, mais à 20h30 », le cabotinage « Notre maison (de la Danse) est un petit théâtre de province », et sa défense des intermittents du spectacle (sic !), le directeur de la plus importante et heureuse manifestation culturelle lyonnaise en fait trop.


Un trop qui énerve Mathieu, intenable à en vouloir photojeter tout ce qui bouge. Un trop qui me plaît. Sur scène défilent huit compagnies internationales : José Montalvo et Dominique Hervieu ouvrent la captation télévisuelle d’un sautillant « Babelle Heureuse », crossgender réussi et blagueur du hip hop et du classique. Plus tard, le One Of A Kind de Jiri Kylian avance un couple en accrochage amoureux sous apesanteur : les bras presque toujours tendus se brisent pour faire aimanter deux corps en douces torsions. Classieux. En post-event, nous harponnons quelques belles gueules dont un Mathieu 2, danseur d’un extrait glamoureux de la compagnie de Karole Armitage pendant que Gratte-pellicule, habitué des cocktails, se jette devant l’objectif du photojet. Stéphane Lebard et son escort-boy nous entraînent pour un dernier verre à la Tour Rose. Géraldine et Kevin se roulent des yeux devant un Philippe Chavent en sourire. Clignez des paupières. L’accordéoniste gémit à l’intérieur d’un cube de Faraday en aluminium glacé. Assis, dos au public, Christophe penche son corps sur le clavier de l’orge avant des « Elle dit, elle dit ». Sophie ‘vavavoum’ Descroix (M6), Mon Épouse, Vincent Lindon, Paul Satis, Cricri, en pleine crise ado-réac, et tout le gotha culturel et médiatique local va se presser au théâtre de la Croix-Rousse pour assister à l’un des trois concerts du chanteur aux santiags. Jeudi, Patrice Béghain m’invite à ses côtés pour la première : « Si le fait que l’on nous voit ensemble vous dérange, disons que j’ai gagné à un tirage au sort parmi les abonnés de votre journal pour passer une soirée avec un de ses rédacteurs ». Peu importe. Clignez des paupières. J’ai souvenir de Christophe, vêtu d’une chemise à carreaux bleue, d’un jeans neige et de ses bites-aux-pieds vulgaires. Sa moustache de tombeur pour midinettes des champs fredonnait des bluettes mièvres sur des nappes Bontempi. Et puis, il y a eu la hype autour de son dernier album qui le consacrait mieux-chantant-du-moment. Rien de plus énervant que l’unanimité des Libération-Inrockuptibles-Télérama autour du culturellement bien consommé et goûteux. Tous ces préjugés ne me plaçaient guère dans un pré-enthousiaste pour l’événement. En début de concert, les « Sur ma Vespa, je me prends pour Ben-hur » et autres basse voltiges poétiques auraient pu me faire rire. Je suis monté sur le charme d’un récital kitsch et maniéré, lunaire, au raz du plancher, une voix qui se déchire puis se rassure, des orchestrations néo-variétés ou technoïdes, des interludes surréalistes (« L’Escabeau, c’est beau le succès fou, c’est les chaussures, la coiffure. Ne pas confondre une autotamponante et une chaussure.. ») et l’ultra-sensibilité du quinquagénaire qui vous explose au coeur. Un spectacle totalement humain et émotionnel à métamorphoser Patrice Béghain et Philippe Faure en fanatiques dans la loge du chanteur. Tout le staff du théâtre mouille sa culotte devant tant de chic et je ne comprends pas la brillantine dans les yeux d’une jeune exécutive devant le faux charisme d’un Valéry Zeitoun prêt à arracher à coup d’euros le lustre art déco de la salle. Clignez des paupières. Au Modern Bar, vendredi, Christophe B. se drunkize avant d’attaquer Mon Epouse, K-Line, Super Pénélope et Julien Micro P. Ce dernier flâne toujours dans le souvenir d’un Medley où, « avec Cruz Poutre, on se lèchaient comme des poneys ». Clignez des paupières. Il y a peu, en sortie d’une cabine, un trentenaire me propose de le baiser dans le bain à remous du Double Side. Sans protection ? « Mon cul est propre », affirme le sex-addicted en faux innocent. Dans la pénombre de la Jungle, un agité du cul à qui je demande s’il a des capotes pense me bluffer : « Tant que tu n’éjacules pas, il n’y a pas de risques. Fais-moi confiance, je suis anesthésiste ». J’ai fait mien le suicide impulsif, ce moment où, un jour, je déciderai de filer dans le cercueil comme on allume une cigarette. Je refuse le suicide programmé où l’on chope la mort par négligence et où la souffrance nous décompose. À chacun ses choix. Samedi, place Bellecour, les Journées de lutte mondiale contre le sida n’attirent que deux cents manifestants. Peu de monde pour un retour de flamme qui menace nos corps, nos amours. Fermez les paupières.

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