La princesse de Galles et moi

« Tu devrais écrire quelque chose pour toi », me relançaient des aficionados de cette chronique hebdo. Mercredi, je fais part d’un projet à Duchesse : Pourquoi ai-je mangé ma mère ? serait le titre d’un petit essai romanesque personnel et cannibale. L’en-tête « manger ma mère » résume assez bien mon existence. Je me nourris pour que mon corps avance. J’ingurgite verbes-et-compléments de l’Autre pour que ma tête broie brillant, couleurs et noirceur. Mon rapport à la bouche n’est pas tout net.


Très logiquement, je refuse la simple idée de consulter un dentiste, cet épouvantail électrique en chemise blanche qui vous enfonce des objets métalliques et froids dans le gosier. J’en perdrais certainement mes dents à la quarantaine. Peu importe. Plus étrange, je suis un gourmand pénétrant mais peu demandeur de baisers, sexes à m’agiter la langue. Comme si mes lèvres ne se desserraient que pour s’ouvrir sur un partenaire pressenti important, un amour à déguster. « Manger ma mère », voilà mon devenir. Posséder sa mère. Posséder l’amour originel. Clignez des paupières. « Allez ! Frappe-moi s’il te plaît ! » lève la tête un pimpo accroupi, les mains en pinces sur mes mollets. Jeudi, dans les toilettes de l’United Café, nos regards froids et durs soutiennent un jeu sexué et ordonné par quelques petites violences. Le nerf à bloc, je m’allonge sur le lit et le fil du casque dénoue « You feel the move you want to follow. I take the turn It’s hard to follow. You want me touch. I want your body. I feel the heat » de la perle deep et early-house It’s You transpirée par E.S.P. Clignez des paupières. Vendredi, le portable accumule les « appels en absence ». Toujours dans le gouffre, pas envie de parler et ennui de ne pas savoir par où recommencer. « Tu viens à la K.A.B.P. demain ? » couvre la voix du Bimb depuis Le Cabaret, nouveau lieu parisien dans l’air du temps et looké par Ora-Ïto« les gens sont tous beaux même s’il y a beaucoup de gym-queens et que la musique est cheap », selon mon dernier amour. « Je mixe vendredi prochain aux Bains Douches pour un défilé », monocorde Dj Arnie, certainement scotché devant son ordi à chatter avec sa communauté « Acid & Early House » sur la toile. « C’est moi. Non seulement tu n’écris plus que tu m’aimes mais en plus tu ne donnes plus de nouvelles », raccourcit Jacques Haffner dont on ne sait toujours pas s’il portera une tenue de footballeur en soie bleue et estampée d’un numéro 10 pailleté lors de l’ouverture, le 23 janvier, du 10 (rue Mulet). Clignez des paupières. Super Pénélope m’invite comme escort boy pour la présentation des voeux de Patrice Béghain dans le réfectoire des Subsistances. Comité restreint pour un discours de l’adjoint à la Culture qui se veut de proximité et personnel. « Avec les résonances de la pièce, on aurait cru assister à un sermon religieux », masque un invité un peu moqueur. Julien Micro P. plante ses jambes en V près du buffet. « Je sais, tu vas encore me dire que j’écarte toujours les jambes à cause de mes trop grosses bourses », coupe Julien. Nous nous posons ensuite des questions aussi fondamentales que la direction capillaire (toute en longueur avec un côté remonté sur l’oreille gauche) prise par Alain Turgeon ou « Le maire va-t-il assister à l’élection de Mister Gay Lyon ce soir ? ». Françoise Rey lève les bras au ciel pour se précipiter dans les bras de Patrice Armengau. Face à nous, les Patrice A. & B. « Voilà, j’ai trouvé. Vous me faites penser à un émeu Vous ignorez l’animal ? C’est une sorte d’autruche, le plumage gris, le regard latéral » m’étripe l’adjoint. « C’est pas très gentil : L’émeu est laid et passe son temps le bec dans la boue » indique Super Pénélope. Patrice B. en rajoute : « l’émeu est malicieux ». Sourd-ire. Droit comme un aigle, Patrice A. scanne la salle avant de nous déposer devant la Mairie Centrale, enfoncés dans l’intérieur cuir d’une berline et bercés par la voix grave et rassurante du nouveau directeur adjoint de l’Opéra. Clignez des paupières. Au DV1, un travelo éjecte les finalistes de l’élection de Mister Gay Lyon 2003 pour ne garder qu’un jeune marin, pimpo au torse nu et post-pubère imberbe. Drunky, je remonte la rue vers La Jungle. L’ennui force la baise facile. L’ennui force l’envie de ne pas parler, de ne pas avoir à briller de son entreprise de séduction bavardeuse. Pourtant, lorsqu’un instituteur me ferme dans la cabine, son visage me refroidit. « Souris un peu, nous ne sommes pas sur le bûcher » injecte-je à ASSA 2003-05 (Amant Sans Suite Amoureuse). Je m’endors. Je me réveille et baisse les yeux sur la langue entubée dans mon nombril d’un amant éphémère agenouillé. Tour de clé et attouchements poussés. Clignez des paupières. Dimanche, Françoise Giroud chute. Et dire que, le toujours très à la mode, 20 ans me prédit, dans le versant négatif de mon signe, de finir comme elle. Pas encore sorti de la déprime. Fermez les paupières.

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