Et l’envie s’évanouit

Comme si elle ne s’était absentée que le temps d’un goûter à la fin d’une après-midi d’automne puis était ressortie du salon de thé, les lèvres vernies de sucre et les doigts sentant les viennoiseries chaudes. Claire réapparaît, mercredi, sur la banquette vermillon du Café La Cloche (rue de la Charité, quartier Bellecour). Toujours aussi « vavavoum », borderline et chic, ma Première relate ses activités professionnelles étoffées et bouffantes durant tous ces mois où nous étions restés sans nouvelles.


Malicieuse, elle déguste sa séparation avec Mezzont (« je l’ai déstabilisé dans son fonctionnement d’homme droit et marié »). Éternelle Belle-au-bois-dormant, elle expulse son bonheur de jeune épouse, bague Cartier au doigt et Rolls Royce rouge pour les week-ends sur la Riviera. Clignez des paupières. Chez Carlo, nous croisons nos fourchettes sur les lasagnes exquises de notre pizzeria maison. Claire rayonne : « Je suis si heureuse de vous retrouver. Je crains en permanence de perdre les gens que j’aime… Plus encore en ces temps où tout va si vite pour moi et où je ne sais jamais si je vais rester en phase avec mes amis ». Ce type de questionnement m’est étranger. J’accepte de transformer l’étroite complicité d’une époque en silencieuses et nostalgiques retrouvailles avec mes amis. Je perds ceux qui s’éloignent trop du courant de ma vie. Je perds ceux qui sont très proches. Clignez des paupières. « Votre longue expérience de la douleur explique certainement votre résistance face à ce conflit interminable », m’éclaire ma princesse. Plus de dix années que je joue le salarié besogneux au fin fond d’une Z.I de banlieue. Plus d’un an que mes quatre petits patrons ont décidé de me faire démissionner : échanges de courriers visés par avocats respectifs, mise au placard, pas de travail, petites mesquineries en tous genres. C’est ce que l’on appelle le « harcèlement moral », très à la mode dans les pause-déjeuners, et manifeste d’une violence invisible et destructrice. Chaque jour, je tourne comme un fauve dans une cage de dossiers vides. Ma tête gamberge souvent et se lobotomise parfois. Mon blocage professionnel me renvoie à ma vie, mon histoire, ma structure. Plus je mets les doigts dans mes bulbes cérébraux, plus rejaillit ce faux besoin d’affection ou d’amour. A trop fouiller, je me perds volontiers et me place hors de la réalité. Non, je n’éprouve pas le besoin impérieux d’être amoureux. Je ne crois pas en l’amour. Je l’ai éprouvé, et l’éprouverai encore et, évidemment, sans que l’autre ne me laisse le choix ni de son commencement, ni de sa durée et ni de sa forme. Me fourvoyer dans la quête sentimentale sans frein pour ne pas faire face à mes emmerdes, voilà une belle façon d’être stupide. Clignez des paupières. Jeudi, le 10 de Jacques Haffner s’ouvre à tout le gotha local. Guillaume Tanhia me caresse d’un « tes papiers sont très bien lorsque tu déprimes. Tiens encore quelques semaines avant le suicide et Jean-Olivier Arfeullière pourra éditer un très beau Best Of de ta rubrique ». Peste aimable. Carla dévoile le creux de ses seins sous un décolleté sexy à en rendre jalouse Super Pénélope. Julien Micro P. s’extasie sur la plastique d’un gogo huileux : « Il a des cuissots, le gaillard ! ». Z2 rebondit sur un fauteuil et hurle des « Allez ! Champagne ! ». Le « pipool media » (Gérard Angel, Jean-Alain Fonlupt, Jacques Corre, Frédéric Poignard) fait figuration devant Claire Carthonnet, femme la plus convoitée de la soirée : « Ils me harcèlent tous. Entendons-nous bien, il n’y a rien de sexuel ». Je m’évade quelques instants, les jambes en cisaille avec celles de Roland, dernier homme excitant de mes rencontres. Le pâtissier de la place Sathonay a cette innocente douceur dans le regard qui me fait oublier toute l’agitation environnante. Il imagine ma main glisser de ses cuisses à son entrejambe comme si je n’étais qu’un « serial fucker » démoniaque. L’envie s’évanouie. Je l’embrasse. Je l’embrasse encore. Clignez des paupières. Z2 tente d’approcher Guy Darmet qui prend aussitôt peur. « Il ne m’aime pas beaucoup, Guy, depuis que j’ai dansé sur son dos lors du bal Blanc de la Biennale » rigole l’agitateur nocturne. Julien-Justin décide que je dois être amoureux tout en étant sous l’emprise d’un Jean-Paul Brunet en sourire. Patrice Armengau et Pierre Le Magnifique ferme cette première grande soirée de l’année à 1h. Sic! « L’adjoint (Patrice Béghain) étant à New-York s’est vengé de ne pouvoir être là en faisant fermer le lieu très tôt pour être sûr de ne rien rater » allonge les yeux, Patrice A. Clignez des paupières. Vendredi, le Medley retrouve Richelieu aux platines pour une fête où Line frimousse, un cristal-light autour du coup. Pascal (« Non! Nicolas ! C’est mon prénom de drague ») et Comtesse partent à l’assaut éthylique d’un Joackim, chauffeur-routier de Belfort et hétéro-inflexible. Je ferme les paupières sur un air de « Couleur café, que j’aime ta couleur café… » doucement tourné par Jane Birkin.

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