En souvenir de Sir Lawrence

J’ai les mains moites et le visage chaud. De l’autre côté de la nuit, j’expérimente, mercredi, au 10, le rôle de pousseur de disques pour l’apéritif Freaks organisé par Beadoa et Jacques Haffner. Étant un des maîtres d’oeuvre de cette petite virgule nocturne, j’écris ces lignes avec gêne. Puis-je évoquer cette soirée sans tomber dans l’auto-congratulation ou atteindre le sommet de mon narcissisme cafardeux ? Peu importe. Je veux me mettre dans la peau du « no-dj ». A force de taper sur le petit monde de la MK2 local, il me fallait agir pour mieux casser ou me faire casser. Clignez des paupières.


Beaucoup de mes proches se revendiquent « enfants de la télé ». Je resterai pour toujours un « enfant de la radio ». La bande FM a explosé pendant mon adolescence de jeune pubère enfermé dans sa chambre, peu sociable, les oreilles collées au transistor à griffonner des titres de chansons et à appuyer sur la gâchette « record » du radio-cassette. Tout avaler : la vague pop romantique, la new-wave, la cold-wave, l’italo-dance et autres vieux standards disco. C’est en 1986 que je rencontre la révolution house qui changera notre rapport à la musique-à-danser pour longtemps. Jusqu’à aujourd’hui. Early house, hip-house et acid-house ont renvoyé le dj-attrape-bimbos-et-je-parle-dans-le-micro dans la ringardise. En moins de 20 ans, le deejaying s’est répandu des pionniers de la House Nation à l’ensemble des ados. Aujourd’hui, la boucle se referme : le dj est mainstream (le pic est atteint en 2001 avec Jean-Édouard, du Loft) et retrouve ses peu glorieux ancêtres, tombeurs de jupons et petits prétentieux souvent sans talent, et surtout, sans le sens de la dérision et de l’éclectisme. Le deejay spécialisé et bourrin n’est plus à la mode : les « must go » des soirées parisiennes demeurent KABP à La Boule Noire avec Patrick Vidal, dieu du mélange des genres, et Kill The Dj au Pulp. Le succès de 2 Many Djs, bousilleurs, short-cutters doués et boîtes noires de la variété, en rajoute dans le mouvement anti-DJ. Clignez des paupières. Suis-je un bon « no-DJ » ? La fête est-elle plaisante et rieuse ? Cruz Poutre avance : « Là, tu essaies de mixer. Pourquoi ne pas faire des « Shuffle Parties » comme à New York : tu mets des morceaux en tout genre dans un ordinateur et il les balance dans n’importe quel ordre ? » Nadine Fageol se plaque contre mon dos et ondule sur un vieux standard deep. Marie et Jacques Perrichon soupirent : « Il y a tromperie sur le concept de cette soirée : tu ne casses pas assez les styles ». Carla et Helena Roche s’emportent sur le Plastic Dreams de Jaydee alors que Colas Rifkiss, Christophe B. et Pierre Budimir sont partants pour jouer les programmateurs musicaux lors d’une prochaine session. Doumé recale le pitch d’un morceau rocky et Kamel, salement viré du Mushi-Mushi, trinque au bar. Clignez des paupières et remerciements au soutien apporté par Nathalie Cayuela, Marie-Charlotte, Gaelle Communal, Laconque, Marie et Vincent, Nathalie et OLB, Mariska et Antoine, Sophie et Jean-Marie, David Cantéra, Pierre Le Magnifique, Frédéric, Bruno Ansellem, Le Guilloux NDC, François Kanardo Verdet, Julien-Justin, Mathieu, Philippe Moncorgé, Alain Turgeon, Nicolas Stifter, Nasser, Michel Cavalca, Jean-Pierre Bouchard, Jean-Paul Brunet, le Carré d’Or et à tous les « freaks » présents. Au KikiKaïKaï, repère de beaux-arteux jeunes et jolis, la tablée relance le sujet phallique. Vendredi, Super Pénélope conte la masturbation d’un hamster (« il s’assoie et s’astique avec ses petites pattes avant ») alors que K-Line questionne, accompagnée par Duchesse en mime « réalistic » des copulations entre rats-avec-des-ailes : « Les pigeons ont-ils une bite ? ». Le printemps est là. Clignez des paupières. « Je t’ai aimé. Je crois t’aimer encore mais ne sais pas trop pourquoi », me lèche à l’oreille Rachid, au Medley. L’homme aux yeux en diamant noir tente de me basculer sans succès. Nous courons à L’Ambassade se drunkiser au milieu de kids clubbers et de music lovers. Clignez des paupières. « Je dois prendre ma garde à 9h », s’endort ASSA 2003-18 sur mon corps cassé. Je glisse ma main sous son t-shirt et cale mes doigts sur le sternum renfoncé du tendre militaire. Nous clignons des paupières, mes lèvres en surligne de ses sourcils. Samedi, nous manifestons contre la guerre en Irak. Je ne me sens pas à ma place au milieu de ces slogans concrets et pas toujours du meilleur effet. Je participe parce que, de façon abstraite, le début de ce nouveau siècle me fait peur : trop violent, trop répressif, trop simpliste, trop idiot. A chaque échelle (mondiale, nationale, locale), il y a tentative d’étouffement et de réduction des libertés et du droit. Fermez les paupières en souvenir de Sir Lawrence, dans le David Lean, qui assure : « J’aime le désert parce qu’il est propre ». Plus tard, une goutte de sang tachera cette virginité.

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