Virages solaires

L’écran se découpe en deux : une manchette à dérouler suggère un réel charnel avec une série de photos des internautes connectés. Un large pavé à correspondance incite au remplissage, juste à côté. La nuit, ceux qui ne sortent pas chassent sur le net. Tout est bruyant dans un « chat », forum de discussion en direct sur dot.com « matrimonial ». J’imagine l’assourdissant cliquetis des touches des claviers-messagers. Il y a des hommes qui s’ennuient et marquent le temps par errance entre lignes écrites sans élan et curiosité de l’autre.

Il y a des serial fuckers qui s’infiltrent à domicile par un bout de leur queue en pixels. Il y a un bataillon de déficients affectifs qui utilisent leur ordi en logiciel de sélection d’idéal amoureux absolu et non-engageant. La cohue des mots entrebouffés par l’incrustation de photos et le dialogue imposé qui condamne tout silence lettré à rompre le contact avec son interlocuteur piquent les yeux. Trop de bruit pour peu de chose. Clignez des paupières. Pour beaucoup, recruter un amant ou un amour sur Internet, ou par réseaux téléphoniques, n’est pas « naturel, parce qu’une rencontre, c’est d’abord physique et fondée sur le hasard » ou que « ce mode de rencontre est un contre-sens : on va vers autrui par son enveloppe puis son contenu, et non l’inverse ». Rien ne me dérange dans cette forme de primo-rencontre et le « chatting » s’avère parfois amusant et payant. Mercredi, je harponne, au Voxx, un internaute rancardé sous le regard amusé, et imposé, de Madame M & Ms, K-Line, Mon Épouse et Cruz Poutre. Clignez des paupières dans un corps à corps tendre avec le post-virtuel. Au Toboggan, jeudi, nous assistons à la représentation de Les applaudissements ne se mangent pas, par la compagnie de Maguy Marin. De longues lanières colorées en plastique emboîtent la scène comme ces rideaux d’été fixés au pas des portes ouvertes pour protéger ses habitants des insectes et de la chaleur. Les danseurs entrent et sortent pour se séduire puis se dévorer jusqu’à l’os. Une musique répétitive, crispante (et hélas fatigante pour le spectateur) encastre les lutteurs dans un univers réfrigérant. Ces allers-retours incessants, ce dehors-dedans, pour finir en combats vicieux sous nos yeux ne prêtent pas à l’évasion : ils claustrent. Christian Johan Bégot sort de sa troisième représentation (« Je l’avais déjà adoré pendant la Biennale ») alors que Mathieu moue en trois mots : « Cela ne prête pas à rire ». Clignez des paupières. Au Baryton, le mathématicien agrippe les jeunes filles afin de tester leur culture littéraire. « Dites Mademoiselle, vous savez ce qu’est une apocope ? » tape-t-il à côté de la plaque à s’en rendre extraterrestre. Un couple s’embrasse accoudé à une table tout en se caressant les oreilles. Danse amoureuse étrange à en sourire et cligner des paupières. Vendredi, Super Pénélope et Julien Micro P. se coiffent de leur coquille de Caliméro pour ne pas avoir été invités au dîner donné par Mon Épouse et OLB, à l’autre Confluent, Chez Francis. « On s’en fout. On a un plan ailleurs » se relève le duo au KiKiKaïKaï. Dans la paillote merveilleuse, Joël embaume la salle de son tenace parfum Chanel. Maître XXY disparaît sans salutation, à son habitude. Nadine Fageol doit être certainement secouée par le sexy d’OLB pour ne pas partir en virgule. Ce qui lui vaudra multiples « Tu es bien calme ce soir ». Après un digestif, les a capella parfaits de Francis et Raphaël Ruffier font oublier aux convives nos essais peu convainquant de duo avec Duchesse sur le régressif Au pays de Candy ou le trop beau En relisant ta lettre de Serge Gainsbourg. Clignez des paupières à la porte de La Jungle. « Remonte ton pantalon et viens nous rejoindre au Soleil » harcèle K-line sur le portable pendant je peine à finir un serial fucker. Dans le club afro de la rue René Leynaud, Sandrine B. me présente le bonheur du week-end, un charmant et expérimental Dijonnais. Félix, qui se laisse draguer par les deux bords de l’envie. « Tu n’as aucune chance : il est hétéro pur », croit savoir Joël alors que je caresse les reins du jeune homme avant qu’il ne se blottisse contre la poitrine de Sandrine. 8h du matin et la lumière nous éblouit et allonge Félix, overdrunky et beau, sur le canapé. « Match nul » juge Sandrine avant de cligner des paupières. « Le pet de foufoune est la garantie d’un bon ramonage » déclare Christophe B., samedi, à Laconque en total relooking, cheveux châtains en balayage à la Pamela Ewing. « C’est un carré destructuré » frime la belle avant d’embarquer à la soirée disco d’Ange et Manu à La Marquise. Nous apprenons, qu’après Le Monde à L’Envers, La Cour et Le Pulps (tous condamnés à fermer leur porte à 1h du matin pour des motifs à résonance « sécuritaire » »), L’Ambassade rejoint ce trio dans le casse-nuit actuel et en voie de conformité avec le futur slogan « Lyon, ville de sommeil ». Dans la Mercedes qui m’emporte vers les hauteurs, je n’imagine pas encore que le taxi prenne un virage solaire. Je ramasse la clé sous le paillasson et me glisse dans le lit de Pierre-Bertrand. Fermez les paupières, une étincelle amoureuse en plein corps.

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