Guérilla

« Vous avez un look intemporel, à contre-courant », relançait Claire lorsque notre quotidien était lié. Être à la mode n’est pas la première de mes occupations : je suis mal rasé, les dents jaunies, les cheveux grisonnants en broussaille et adepte du shopping à peu près tous les cinq ans. Nonobstant, je regarde les pratiques de mes contemporains avec intérêt parce qu’elles révèlent l’état de notre société. Nuits, fashion, stupéfiants, modes de vies et musicales ne sont finalement que de crus rejetons du présent. Afin de ne pas passer les beaux jours tel un bouseux provincial où un contre-urbain, voici la revue en large d’une époque « guérilla ».

Musiques. Voilà trois ans que la soit disant Electroclash (avec son look associé) agite les pieds sur les dancefloors : bâtardises de rock, punk et pop, elle se gave de beats électroniques un peu cracra et pousse les kid-clubbers à adopter une attitude punky avec ceinture cloutée, cheveux colorés et nonchalance de junky. Parallèlement à ce mouvement dont les Allemands sont les plus gros pourvoyeurs de sons, le rock pur de dur remotive les chevelus et ne se gène plus pour investir les fêtes. Plus pointu et encore confiné à une petite élite ultra-branchée, le revival de l’Early & Acid House plonge les vieux trentenaires de la grande époque des raves et prises de MDMA pour un trip nostalgique. Plus prometteur, le speed-garage (mélange de ragga, soul et garage accéléré) qui n’a jamais emballé autre danseur que le Londonien serait destiné à devenir encore plus taré et à conquérir, enfin, le monde des night-clubs. À Lyon, les deejays font hélas toujours tourner leurs vieux disques de house estampillés « lounge » et « tube à Ibiza » ou sillonnent des rythmiques drum’n bass usées pour Pentards croix-roussiens post-pubères. Clignez des paupières.

Fashion. Il y a du ménage à faire dans les penderies lorsque l’on voit les fringues que portent certains frimeurs. La ringardise touche tous les porteurs de pompes Puma et jeans délavés aux fesses en raccord avec une pauvre chemise froissée. Pour les dames, la mode est toujours aux chaussures ultra-pointues (quitte à devoir faire un bain de pieds en fin de nuit après avoir torturé ses orteils dans une épingle de cuir ridicule) et montées sur de petits talons (très pratique pour les foulures sur grilles d’aération dans le bitume). En étage, elles se doivent de porter de l’ultra court imprimé et des accessoires de couleur obligatoirement rouge. Quel diktat. Sic. Pour les messieurs, le nec du chic consiste à s’étriquer dans une chemise blanche, sans un seul mauvais pli, et se pendre à une fine cravate noire. Aux pieds, des Adidas rouges (encore) ou Converse haute, forcément haute. Enfin, le retour du treillis originel pour tous. Voilà la grande affaire de l’été : la tenue paramilitaire, guérilla des rues. Pompes montantes, inspiration de la bonne Rangers du G.I., et pantalons multipoches raccourcis jusqu’à mi-mollet (histoire de montrer que l’on est prêt à traverser le Rhône à la nage) seront les deux symboles de la fashion estivale. Clignez des paupières.
Stupéfiants. Je ne vais pas faire la promotion de l’usage des drogues. Seulement, toujours plus, elles s’infiltrent dans tous les milieux et leur prise ne se cantonne plus au seul festif nocturne : on se drogue au travail comme en soirée. L’ecstasy est le fou du roi indétronable des shoots pour excités lyonnais. La consommation de cocaïne explose et se répartit entre la haute bourgeoisie où l’on signale « qu’on a pris de la 40 » (ici, « 40 » signifie le pourcentage de pureté minimale de la dope) et le petit commerçant qui saigne du nez sur un rail synthétique. Les plus junkés testent médicaments et héroïne en poudre. La masse se noie dans l’alcool sans grand risque de répression policière. Bienvenue dans une société largement shootée. Clignez des paupières.
Vocable. Rien de plus énervant, et à vous faire sourire de moquerie, que d’entendre ou lire : « C’est tendance ! ». La « tendance » est à bannir ce mot de son dictionnaire. On lui préférera « à la mode », ou mieux en plus snob, « dans l’air du temps ». Toujours dans l’esprit du combattant urbain, tout terme qui peut caractériser une certaine violence se refourgue dans des phrases définitives : « J’ai passé une nuit très rude » rivalise avec « C’était trop corrosif ! » ou « un son trop abrasif ! ». Enfin, après avoir usé jusqu’à leur dernière lettre les « hype », « mainstream » et autre « sociétal », l’intelligensia présumée découvre aujourd’hui le « think tank », littéralement « réservoir à réflexions ». Aucun média ne loupe l’occasion de placer son « think tank » dans le texte afin de décrire toutes ces petites matières grises qui réfléchissent à notre futur. Fermez les paupières sur cette chronique trop « think tank ».

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