Un territoire de certitudes (Part 1)

Elle me disait, il y a déjà plusieurs années, qu’elle écrirait un livre sur sa vie. « Parce que tout ce que l’on a vécu comme histoires et drames familiaux », devait pouvoir aisément s’imprimer dans un gros pavé autobiographique. Elle se croyait peut-être hors du commun ou persuadée que notre vie de sur et frère bousculée par un père alcoolique, suicidé au bout d’une corde, et par une mère malade, crashée le long d’une route, ferait un bon sujet de bouquin pour ménagères en soif du malheur des autres. Clignez des paupières.


À Boston, le soleil est frais et des flics, déguisés en cow-boys, taxent les monstres montés sur quatre roues qui ont le malheur de stationner plus de trois minutes à la sortie de Logan Airport. Ma famille américaine stoppe le Dodge surdimensionné et nous attrape pour un voyage d’une heure vers le nord de la Nouvelle Angleterre. À travers les vitres fumées du van, le long de la highway, se dresse un mont de gratte-ciel en verre gris, posé sur de petits immeubles en briques rouges. Clignez des paupières. Voilà onze ans que je n’avais pas traversé l’Atlantique pour le sol yankee et repartagé cet american way of life peu représentatif de ce que doit être la vie d’un modeste américain. À Portland, Maine, ne se mélangent pas les WASP friqués et tous les petits fermiers, pêcheurs de homards ou employés d’un jour dans une grande surface suburbaine. Les gros porteurs de dollars y louent, à prix indécents, un bout de campagne léchant l’océan pour des vacances au calme ou y achètent leur quotidien de citoyen modèle. Clignez des paupières. Ma soeur bloque le monospace devant le double garage. Derrière la porte électrique, une grosse Ford lustrée joue la belle avec son parfum « intérieur cuir ». À droite, un 4×4 pick-up (sous testostérone) tracte un bateau en attente de quai sur le lac privé en face du jardin. « Je n’habite pas le development le plus riche du Maine », prévient Ma soeur après nous avoir fait visiter sa « cabane » ne comprenant que trois salles de bain pour quatre chambres. Un dévelopment est ici une sorte de lotissement communautaire privé pour gens d’un même rang. Celui où je passe ces 15 jours a la particularité de border un lac dont le rivage est acheté par les riverains. Nous visiterons « Woodland », block voisin, qui, comme le nôtre, aligne au moins trois voitures devant le garage (toujours le gros van, le pick-up et un bolide du genre Volvo, Mercedes cabriolet, Corvette ou Audi puissante) et d’une immense demeure. L’ensemble se noie dans un terrain géant de golf et se recentre autour d’un complexe restaurant piscine et terrains de tennis. « En plus de leur maison à plus de 2 millions de dollars, chaque propriétaire doit payer un loyer annuel pour tout ça », résume mon beau-frère. Clignez des paupières. Vais-je pouvoir supporter cette immersion chez des Américains dont les yeux ne sont plus que des petites vignettes de machine à sous sur lesquelles il n’y aurait d’imprimés que des dollars toujours gagnants et dont la bonne morale fait son rappel dominical dans une église ? Certainement, oui. D’une part parce que je m’éloigne de mon quotidien d’homme nocturne excessif et qu’ici tout est calme, verdure et normalité en poutre apparente (donc suspect). D’autre part parce que ma soeur est le seul lien de sang direct qu’il me reste et m’enracine encore dans une histoire familiale, dans mon histoire, alors que tout semble nous séparer. Elle ponctionne les billets verts et je suis toujours sur la paille jaune. Elle épouse mari et enfants et je me tape des serial fuckers à tour de queue. Elle se projette dans l’avenir avec assurance et je ne connais qu’à peine mon présent. Elle partage des certitudes et a adopté ce penchant naturel et typiquement américain du « j’ai raison ». Je suis incertain de façon joyeusement stable. Après 20 ans d’éducation commune, nos natures respectives nous ont fait différents. Cependant, nous nous comprenons toujours. Du moins, je veux le croire pour ma survie « familiale ». Clignez des paupières. Mercredi, nous déjeunons à Cumberland Club. Au sein de cette vielle bâtisse victorienne, se déroule une moquette épaisse et sourde pour riches membres du club qui prennent place, pour les plus honorables (les plus compte-en-banqués et garnis de cheveux blancs), dans la « Présidential Room ». Là, un serveur noir court entre chaque table pour servir vins et cafés. De solides cuisiniers froissent leur pantalon en damier et portent des plateaux d’argent dégoulinant de crevettes, homards, légumes en vapeur et viandes rouges rôties. La salle ronde nous engosse dans un autre temps, dans une tradition de bienséance à l’anglaise. Fermez des paupières lors d’une balade le long du port où les vagues de l’océan nous crachent à la gueule un froid digestif et vigoureux. Demain, nous serons à Kennebunk puis Boston.

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