Un territoire de certitudes (Part 2)

De ma chambre, les fenêtres à glissières s’ouvrent sur une lumière grise ondulant sur le bleu noir du lac. Le jour se lève. Le chien et les deux chats s’allongent sur ma couette et m’ouvrent les yeux. Chaque matin, ce même et doux rituel fait renaître l’enfance campagnarde dans laquelle ma soeur et moi avons été élevés. Clignez des paupières.


Mardi, nous longeons la côte vers le sud du Maine pour une promenade à Kennebunk. Le rivage de falaises feuilletées et battues par des vagues apaisées trace une longue et belle sauvagerie océanique. Plus loin, à Kennebunk Port, un parking improvisé le long de la route fait descendre les curieux sur la chaussée. En face, une péninsule brandit les drapeaux américain et texan. « C’est ici que la famille Bush vient passer ses vacances », claironne Tom, bon « républicain » aveugle, en pointant du doigt un gros pavé de bois serti de vidéosurveillance et d’agents du FBI. Clignez des paupières. Pour tout américain bien droit, qui respecte sa patrie et adore Dieu, George W. Bush n’est pas le demeuré que l’on décrit en Europe mais l’homme le plus proche du Père protecteur, de la seconde main divine. Ainsi, à l’arrière de nombreuses voitures s’autocollent des « Thanks God, I Voted Bush », ou plus couramment « God Bless America » et « Proud to be American ». Sur les écrans TV ou dans les discussions de supermarché, le 11 septembre 2001 semble dater d’hier. L’Américain blanc et riche a peur pour sa famille. Un mal qui viendrait de l’intérieur et, depuis les Twins, de l’extérieur. De l’intérieur par crainte des déséquilibrés armés qui jouent les Rambo incontrôlables dans les lieux publics, des pédophiles, de la drogue, du tabac qui cancérise le corps ou des ados qui conduisent drunky. De l’extérieur par cette obsession des terroristes apparentés à Al Qaeda. Ce délire sécuritaire s’inscrit en bas des écrans de télévisions d’un picto de couleur orange dès mercredi : il prévient le lazy boy d’un « haut risque » d’attentat à l’approche du Mémorial Day. Il y a une semaine, tous les médias faisaient leurs Unes sur les « Terror Drills », simulations en réel d’attentats à la bombe sale ou humaine. Comme en France, les gouvernants US semblent jouer avec la peur de la population afin de s’assurer un bilan politique électoralement payant. La peur sous Sarkozy vient de l’intérieur. La peur sous Rumsfeld vient de toute part et donne l’impression d’un pays sans frontière, sans barrières de sécurité. Je comprends mieux pourquoi, outre-Atlantique, la guerre en Irak, « c’est rendre la liberté aux Irakiens opprimés par Saddam ». Il y a, dans cette entreprise militaro-industrielle, une forme de conjuration du mal du pays : donner à l’Autre des frontières et une liberté. Ce ressassage autour du 11 septembre et mon quotidien yankee m’ont poussé à revisualiser l’image de la chute des tours. Deux avions dans deux tours ou comment les deux mamelles de la société américaine s’entretuent : la Liberté (l’avion) encastré dans l’Argent (les hauts buildings commerciaux). Clignez des paupières. Six caissons en vert transparent, d’une dizaine de mètres, se succèdent en pleine rue. Chacun d’entre eux témoigne de l’holocauste par un texte de rescapés des camps. À l’intérieur, sous nos pieds, une grille de fer laisse échapper de la vapeur d’un carré brillant de petites diodes incandescentes. Jeudi, Boston est pluvieuse et nous traversons ce monument mémoire avant de plonger dans une ville où tout est contraste excessif. Le Ritz-Carlton fait défiler ses limousines pressées dans une machine à spaghetti. Des homeless squattent le parvis d’une église. Des secrétaires quittent leurs running shoes pour de petits mocassins à l’entrée d’un building à nous donner le torticolis. On mange dans les rues. On fume en cachette. Au 50e étage de la Prudential Tower, la ville étale ses quartiers pour riches, moins riches, ses suburbias, le MIT et le campus d’Harvard. Perchés au sommet du pic, nous suivons les lignes de voitures miniatures qui s’engouffrent dans une fourmilière de béton et ces petits piétons en points noirs qui s’agitent sur les trottoirs. Clignez des paupières. Cela fait plus de dix jours que je n’ai pas baisé. Rien ne me manque. Cette petite société de bonnes manières m’intrigue par toutes les contradictions qui la font vivre : enfantine, capricieuse, respectueuse de règles à la limite du liberticide, bouffée par l’argent ou déboussolée par son identité (sa puissance ?) perdue. « J’ai une maison de 450 000 dollars, un compte en banque de 2 millions de dollars, deux beaux enfants qui iront certainement à Columbia ou Harvard. Peut-être pas. Peut-être qu’un jour, nous n’aurons plus rien », sourit ma soeur dans son territoire de certitudes. À Logan Airport, nous quittons nos chaussures pour un contrôle d’avant embarquement en direction de la vieille Europe et fermons les paupières dans un nuage infini.

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