Images sans action (*)

Une pluie blanche s’égoutte en petits spaghettis translucides qui noircissent et s’agitent devant les hublots jaunes de l’auto. Sur les marches, Madame A pleure. Elle glisse ses doigts crispés sur son épaule gauche et caresse son corps sage en tristesse. Main en arrêt sur son cur, elle noie ses yeux dans le ciel lacéré par les rails pendulaires d’un trolley fantôme. Un vieil enfant court dans la nuit sur le trottoir ciré par l’averse.

Il s’élance et patine sur la grille d’aération d’un parking souterrain. En sortie du nid d’abeille ferrailleux, il ouvre son visage de ce sourire d’enfant puéril et content du défi réussi. Ma poche arrière de pantalon est gonflée d’un rectangle épais. Je déculotte l’objet et me rapproche de la jeune femme dont on ne sait plus si son visage se lave de ses yeux débordés ou du nuage d’en haut. « Une étoile filante tombe dans votre regard. Qu’en faites-vous ? » lis-je à voix haute sur une page qui se gondole de petites cloques humides. « Si, dans la rue, un réverbère s’approche de vous et vous demande du feu, comment vous y prenez-vous pour ne pas paraître décontenancé ? » poursuis-je avant de refermer le petit livre de Jean Tardieu. « Je le gifle et lui reproche son impolitesse dans son approche d’une fille juste plaquée par celui qu’elle imaginait aimer à jamais », me fait écho une voix claire. Clignez des paupières. Les immeubles ne brillent plus que par intermittence. Une fenêtre se réveille sous la lumière orangée d’un globe suspendu. Dans la cuisine, Monsieur B goupille sa bouche sur la tuyauterie de l’évier et siphonne de l’eau chlorée. Dans le couloir en pénombre, des toiles équerrent un carrelage crasseux à un mur déjà clouté de formes nerveuses et abstraites, expulsions insomniaques de l’artiste sur grands formats. Le jeune homme compte ses jours. Son cerveau dégénérera jusqu’à ce que mort s’en suive bien avant la crise de la cinquantaine. Il s’assoit devant le chevalet et s’encourage d’un verre de cognac. Deux fenêtres plus loin, Monsieur C sort de la douche. Serviette en taille, il sent un vieux Guerlain rassurant. Ses cheveux trop courts lui modèlent un visage de cadavre pomponné pour un linceul de satin rose bonbon. Il est rentré se raffermir le corps après un service de vieux garçon dans une brasserie à la mode. Il dépense plus qu’il ne gagne dans des clubs faussement friqués et plus sûrement cheaps. Il cumule les chromes pour s’habiller chez L’Éclaireur à Paris et se vante d’être un aspirateur à coke. Il a du goût. Il a un goût amer dans l’âme. Son malheur est qu’il ne l’ignore pas. Clignez des paupières. Un scooter laboure une tranchée sèche et éphémère sur la chaussée. Mademoiselle D ne porte pas de casque. Elle aime le bruit, la vitesse et le danger. Elle a dompté l’idée qu’elle peut mourir et n’a plus peur de sa fin. Ses tympans enfilent le phrasé aérien et hors du temps de Lou Reed et John Cale sur A Dream. Elle rejoint Monsieur G pour un entre jambage léger et sans conséquence. Je discute cinq minutes avec Monsieur E sous un abribus. Avant que je ne sois ce quadra scaphandrier et rangé des excès d’ivresse, j’ai aimé cet homme au regard sombre et brillant d’innocence. À Prague, sous le pont Saint-Charles, nous jetions aux cygnes nos sandwichs bon marché et éclations de rire lorsqu’eux non plus ne voulaient pas manger de ce pain là. Je le désemplumais de ces pigeons stupides qui, sur la place Saint-Marc, le travestissaient en épouvantail ailé. Je dormais derrière lui mes lèvres en asphyxie sur le triangle sexy formé par ses cheveux sur sa nuque massive, mon torse en époux des courbures de son dos, ma main en lasso sur ses hanches et s’agrippant à son sexe reposé, mes cuisses en frottis de ses poils et mes pieds en nud avec ses orteils. Monsieur E m’embrasse et me dit devoir retrouver une amie, une certaine Madame A. Sur le quai, deux types se battent tels deux cannes à pêche mal rangées et dont on chercherait à démêler les fils pour partir chacun avec son hameçon solitaire. Il y a dans la bagarre d’étranges approches d’attraction-répulsion : « Je te tiens pour mieux te massacrer. Tu ne me lâches car c’est moi le plus fort ». Clignez des paupières. Au-dessus du combat, Monsieur F occupe, avec femme et enfants, un clapier-couchoir sans caractère et meublé en noir et blanc, factice de l’intemporel sobre présumé chic. Monsieur F est un homme politique respectable. Enfin, c’est ce que ses amis journalistes et autres hommes politiques vantent. Le notable est allongé nu sur le canapé familial. Il textote sur son portable : « Demain, vers 8h30, je peux passer t’apporter des croissants ? Tu me manques. Ton Goomy. » Même étage, même allée, Monsieur G termine son ménage nocturne en sifflotant le « I Can’t Get No Sleep » de Masters At Work. La sonnerie de l’interphone le fait sursauter et se dévisager dans un miroir moulé rococo. Mademoiselle D est enfin là. Fermez les paupières.

*. À la demande de lecteurs, le texte ci-avant est une pure fiction, un exercice d’échappement hors du réel ou presque.

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