Mon corps dans sa peau

Je sors d’un bain froid. Des gouttes d’eau se mirent dans la robinetterie en aluminium puis se loupent sur l’émail blanc. Au fond du salon, The Rapture guitarise à plein régime un Dumb Waiters, reprise freaky comme il faut pour suer plus fort que le soleil. Alain est assis sur le sofa et son torse poilu ruisselle au creux d’un sternum en cuvette, point sexy et excitant du corps masculin.


Nous nous embrassons avant de tempérer nos sangs à plus de 40 degrés. Clignez des paupières. Je passe la quinzaine de jours qui encerclent le 15 août avec cette flemme caniculaire qui vous accélère le palpitant tout en vous couchant à l’ombre. Je ne sais pas si je déprime de mon inactivité estivale ou si je m’ennuie de trop utiliser le serial fucker, de perdre ce goût délicieux du sexe sans importance et de ne plus pratiquer que du baisage automatique. Il y a toujours ce désir obsessionnel de monter amoureux pour respirer autrement. Je ne cherche pas l’amour. Je chasse juste ce début de relation où chacun se dépouille de son « je » circulaire et clos pour satisfaire l’égoïsme passager et joyeux d’un « il » ou « elle ». Clignez des paupières. Un déjeuner au Campbell où Jean-René sert une salade multicolore à Mon Épouse, belle et en rondeur de quatre mois. « Quand on écoute mon ventre, on a l’impression que c’est un aquarium avec des bulles » pointe la future mère de l’enfant qui ne sera pas le mien. Après un shopping pour une introuvable paire d’Adidas aquatiques et rouges, nous dévorons le guide prénatal de la Cote officielle des prénoms. « Marius. J’aime beaucoup » teste Mon Épouse. J’acquiesce pour un prénom se terminant par « us » après avoir définitivement renoncé à griller Cruz Poutre, le père officiel, pour la reconnaissance de l’enfant en mairie. Clignez des paupières. Des digestifs tardifs sur la terrasse du Café 203 accompagnent les aventures marocaines de Duchesse et Super Pénélope à Essaouira. Pénélope sourit : « Duchesse, c’était un peu la reine d’Angleterre là-bas : elle se baladait avec ses babouches à paillettes et l’éventail fucshia pour se faire inviter à boire du thé par une cohue d’autochtones dragueurs. » Après trop de verres pour rester droit, nous listons nos amants actuels et à venir. Clignez des paupières. Un petit matin dans une cage à sexe de La Jungle étale mon short sur les chaussures. David lèche mon corps déjà salé par deux amants sans colorant vite consommés. L’excitation engage le jeune homme à m’inviter dans son lit pour « du sexe sous stupéfiant ultrasensible ». Pas envie d’artifices en temps de petite forme. L’intérêt d’une drogue est l’amplification et non l’amnésie. Je rejoindrais néanmoins David, un soir de pleine lune, pour une partie de genoux pliés et baise sauvage. Clignez des paupières. Un pique-nique nocturne sur une plage à galets de Miribel agite les feuillages des bosquets lointains. Des ombres passent. Des hommes chassent. Christian vide une bouteille de rosé avant de plonger nu dans l’eau noire. Une collerette de petites vagues blanches menotte chaque morceau de sa peau émergée hors du bassin. Avant la nuit, Frédéric Sicre refusait toujours de feuilleter le dernier Voici, lecture de farniente succulente et indispensable pour un été de glande. « J’ai hésité à acheter le 20 Ans et là je regrette. C’est tout de même un must de l’été » en rajouté-je dans un état de plagiste écervelé. Clignez des paupières. « Strange dear but true deal. When I am close to you, dear, the stars feed the sky. So in love with you, am I. Even without you my arms thought about you. You know darling, so in love with you, am I » enveloppe mon cerveau, d’une voix cotonneuse et douillette, Ella Fitzgerald lorsque l’orage fait courir les passants effrayés. Un vent fort cogne ces citadins soulagés par la pluie promise et de gros lézards électrifiés descendent du ciel pour ramper sur les toits d’immeubles brûlants. L’averse gratte aux fenêtres et m’immerge dans ces pensées stériles : quel intérêt d’avoir au moins trois ASSA (amants sans suite amoureuse) par semaine si je n’en tire aucune satisfaction ? Est-ce afin de me prouver que je peux séduire et être attirant ? Est-ce que posséder l’autre sexuellement permet de croire que l’on possède l’autre en entier ? Non, et encore non. Pourquoi, lorsque l’on est en amour avec son désiré, la belle histoire à deux finit par lasser ? Pourquoi, lorsque l’on est heureux solitaire, arrive le temps où l’on ne veut plus de cette liberté égoïste ? Peut-être parce que tout a un début et une fin. Oui, peut-être. Fermez les paupières pour un rêve étrange : je croise un vieil homme au teint gris et baladant un regard vide dans un grand magasin. Je le suis dans les toilettes d’un café. Là, je le plaque contre un mur peint en rouge et mon corps entre dans sa peau dans un râle de soulagement.

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