Célibataire désarmé

Dans quelques jours, lorsque le creux des vagues se gonflera et m’entraînera dans un flot de mondanités et insanités nocturnes, j’oublierai la déshérence qui marque ce mois d’août neutralisant. J’oublierai cette solitude de célibataire qui, dans le faux-existant à haute température, me questionne trop. Clignez des paupières.


Pour bientôt, je touche l’âge du Christ. Je suis rassuré car vu la gueule que le messie penchait sur sa croix, j’ai plutôt fière allure. « Oui, mais il n’était pas dans une position très confortable sur son morceau de bois. Et puis, il avait aussi pas mal bourlingué avant », blasphème Élodie Bouesnard. Vendredi, la voiture serpente le massif du Vercors et la ravissable potière ajoute : « Être trentaine célibataire n’est pas mortel ». Non, mais quand même. Dans le rouleau compresseur social où mes congénères expérimentent et s’amusent de 20 à 30 ans, puis se couplent, se marient, enfantent et planifient une carrière professionnelle supposée solide avant de tranquilliser en pantoufles et décideurs au virage de la quarantaine, être un adolescent à 33 ans fait tâche. Certains prétendront que « chacun construit sa vie indépendamment des autres : il n’y a pas de règles imposées ». D’autres tomberont dans le lieu commun d’un « mais rien ne dit que ceux qui sont en couple avec, ou sans, argent et enfants vivent heureux ». Pourtant, je me sens évoluer dans un monde qui veut se rétrécir au fur et à mesure que mes cheveux prennent du gris. Tout se passe comme si d’un immense champ relationnel où je me cogne avec plaisir à des électrons libres, je tends à ne devoir traverser que de petits cercles renfermés et aux modes de vie très proches : les couples se restreignent à des binômes siamois ou n’inspirent pas le célibataire à tenir leur chandelle molle. Les parents échangent les soucis scolaires de leurs rejetons entre parents et ne montrent plus d’intérêt pour leurs vieux copains fêtards. Les post-ados considèrent les trentenaires (et plus) comme des « vieux cons ». Les trentenaires (et plus) pestent contre ces « jeunes cons » de post-ados. Ce vieux et mauvais dicton « qui se ressemble, s’assemble » se vérifie indéfiniment. Ces associations d’affinités, toutes banales, me perturbent aujourd’hui. Clignez des paupières. Samedi, nous marions Céline et Franck dans la pure tradition de la robe à traîne et du jeté de riz à la sortie de l’église. Franck, frère de sang, est un de ces amis avec lesquels le temps et l’éloignement géographique commutent votre esprit dans la nostalgie débile. Nous n’avons plus grands instants à partager. Même son mariage ne me dit rien. Mais je l’aime encore et notre passé commun se recompose aussitôt en une amitié de survie. C’est le plaisir de ne pas perdre. Perdre semble parfois nécessaire. À défaut de quoi, j’ai souvent le goût de cette crade et épaisse salive à n’être plus qu’en réaction, et non en action, avec ces proches qui filent sur un chemin que je ne voudrais jamais emprunter. Combien sommes-nous à maintenir une relation sous perfusion de soirées ternes ou coups de téléphone silencieux dans l’unique but de croire que l’on Possède toujours ? On peut se dire que la relation n’est pas, à une période donnée, en phase et que le futur nous rapprochera de nouveau, différemment. Mais dans le présent, à quoi bon tenter de se convaincre que rien ne meurt ? Clignez des paupières. Dans la bâtisse pré-nuptiale, nous faisons un tour des tables des convives en cours de drunkization générale : Madame et Monsieur A, parents du nouvel époux, ne se parlent pas. Cela fait des années que Papa trompe publiquement Maman qui serre les dents pour faire tenir les apparences d’un mariage heureux. Mademoiselle A, leur fille maladive et le regard sombre et éteint, est maquée avec Monsieur B. qui inspire le bâillement automatique. C’est avec elle que j’échangeai mon premier baiser de gamin sexué dans le champ de maïs de mes grands parents. Elle fut mon premier amour. Elle sera ma première déception. Ce que semble être sa vie aujourd’hui m’attriste. Elle mérite mieux. « Il doit bien y avoir un pédé dans les invités. Tu as trouvé un mec avec lequel baiser dans le gîte cette nuit ? », interroge Élodie avant que je ne l’enlace pour danser en free-style La Carioca de Les Nuls. Clignez des paupières. Dimanche, les pieds dans la piscine avec Lolosodo, nous mettons un terme à ma perturbation de célibataire désarmé en buvant des sangrias. Des noceurs agités et à demi-nus se poussent à l’eau. Des gueules de bois sortent des chambres et s’accrochent à l’anse d’une tasse de café. En fin d’une journée si douce, la puanteur de l’entrée de Lyon nous ramène dans l’urbain quotidien. Demain, la rentrée. Fermez les paupières.

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