En attendant Sonar

Un après-midi, je passais ma grand-mère à la question sur nos ancêtres. Elle dessinait un arbre généalogique avec quelques branches nues que sa mémoire avait scié. L’envie de savoir de qui nous venons et si nous épousons un destin familial commun (inévitable ?) insère notre courte existence dans une saga romantique, bourgeoise, tragique ou magnifique.


Chez les Billat, ça sent plutôt les bons terriens, dociles en société mais fouteurs de merde tragi-comiques, dans le privé : palanquée d’enfants adultérins dans les fossés, alcooliques, mariages castrateurs et bêtes nerveuses increvables ou enterrées par morts violentes. Aucun pédé ? Rien n’est signalé. Clignez des paupières. Lundi, à la Villa Gillet, Stéphane Olry fouille les archives d’un grand-père qu’il n’a jamais connu. La représentation, sur un mode archiviste froid et minutieux, fonctionne jusqu’à ce que l’auteur commette des explications de texte « intermitteuses » et gâche une narration pourtant bien amorcée. Clignez des paupières pour une pièce suivante. Gilles Pastor met couilles sur table dans Fermez les yeux, Monsieur Pastor. De l’hilarité d’un barbotage homérique dans une piscine gonflable (fantastique Jean-Philippe Salério) jusqu’au patinage psychédélique avec électrodes fluo sur le crâne, la pièce part dans tous les sens et ouvre les tiroirs (à double fond) les plus intimes de Monsieur Pastor. On rit. On ne sait plus s’il faut rire. On rit quand même. Seul regret, au coeur de cette « travédie » de malade, la scénographie n’est pas bien comprise : qu’est-ce qui justifie le déplacement du public d’une salle à l’autre si ce n’est uniquement répondre à des contraintes d’espaces ? Clignez des paupières. « Ne bouge pas. Tu vas voir, l’effet est immédiat », prétend Pierre Le Magnifique, armé d’un stylo anti-cernes Yves Saint-Laurent. Mardi, en bordure du musée d’Art contemporain, Pierre et Super Pénélope suraccentuent leur statut de cosmétic victims. Dans les étages, l’exposition Le Moine et le Démon se vernit en installations d’artistes chinois très haut de gamme : le temps pour Caroline Alt de croquer une pomme verte près d’un frigo de cervelles fraîches (Gu Dexin) et nous tombons sous hypnose devant les clichés de Wang Ningde ou ceux de Rong Rong et Inri qui élargissent la splendeur d’une nature sauvage et immense face aux petitesses et solitudes de nos amours nus. La licorne de Lin Yilin fracasse le gris froid d’un mur de moellons. La vidéo de Yang Zhenzhong encercle notre raison et la vrille dans une paranoïa oppressante à perdre l’équilibre du corps. Clignez des paupières dans une dernière salle, sous le titre Projet de la Longue Marche, qui brille d’un foutoir intense et captivant. Je freinais le déplacement au concert de Daniel Darc, mercredi, au Ninkasi Kao. L’an dernier, je craignais d’assister à celui donné par Christophe au théâtre de la Croix-Rousse. Les vieux chanteurs « oubliés », et que l’on ressort par la trappe d’une médiatisation culturellement correcte, me paraissent la représentation ridée de cette vacuité en symboles d’avenir qui marque les années 2000 ou, pire, la nullité grandissante de ces maisons de disques stériles. Encore trompé. L’ex des Taxi Girl démarre son récital sensible en queue de poisson handicapé avant de se lancer dans un trip torturé et généreux. Là sans l’être. Ailleurs sans l’être. « Touchant » pourrait résumer ce concert. Mais il y a dans le rapport entre le public (jeunes ou ex-rockeurs recyclés), la géométrie de la salle (boîte carrée sans âme) et la voix de « P.A.R.I.S » un décalage gênant. « Je ferme les yeux et le vois en scène au milieu d’un odéon avec moulures dorées un peu cracra et fauteuils en velours rouge », imagine-je auprès de Cyrille Bonin. « Dans le style lynchien ? totalement », synthétise le boss de Kubik. Clignez des paupières. Vincent Carry s’échauffe devant mes critiques sur Nuits Sonores et ma charge contre Violaine Didier, programmatrice du festival et perdue dans le papier glacial d’une mode « d’électro expérimental pour blancs-becs » vantée par des journaux faussement branchés. Barbara Prost et Z2 refusent d’effectuer une virée dans les allées sportives de Gerland afin que j’assouvisse une envie pressante de cul facile. Clignez des paupières. Jeudi, l’apéritif ding dang dong roupille à L’Escalier et, après que Julien-Justin soit tombé de fascination pour Jean-René, je dépoile un serial fucker dans une coursive du Trou, bordel ludique. Le bien membré m’incite à s’enfermer dans une cabine. Je refuse par fatigue de baiser à la verticale dans une boîte en forme de cercueil. Clignez des paupières. Il n’est pas excessif d’affirmer que le DV1 est LE nightclub de la ville de la saison (un sosie du Gibus parisien, période électro) et que sa soirée résidente, Clash, culmine au firmament de l’ultravital. Pour vérification, samedi, le New-Yorkais Larry Tee sympathise avec nos corps en transpire d’un mix rocky et en cisaille des styles. Un assaut classieux à faire sourire A Jackin Phreak, les bras en l’air : « Il n’y a que la danse dans la vie ». Fermez les paupières sur ces heures majeures.

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