Les mariés étaient en noir

Le premier tend sa main vers mon entrejambe. Selon le rituel commun, si le mec n’est pas repoussé et peut, dès lors, glisser ses doigts sur le membre, le « one-shot » débute. Vendredi, à La Jungle, toujours ces mêmes signaux. Je suis dans la bétaillère du fast sex et soupèse l’allure de la proie.


Si elle se fait craintive et balance un bon physique, j’attaque. Si elle transpire le sexe avec des yeux affamés et renifle dans tous les recoins un bout de chair alors, je patiente afin de la faire monter d’un cran dans son urgence à consommer. Puis la harponne crûment ou l’ignore lorsqu’elle se montre trop idiote. Si elle ne bouge pas et me mate, je vérifie dans ses gestes et sa posture qu’elle ne se révèle pas être un prédateur. Je suis prédateur, comme tous, et décide de mon envie et la soumets. La baise en bordel, lorsqu’elle devient très courante, évite de se branler. Là est une question. La masturbation n’est-elle pas accompagnée d’un fantasme ou d’un chaud souvenir ? Clignez des paupières. Mes ASSA (Amants Sans Suite Amoureuse) m’ont non seulement vidé les couilles mais aussi la machinerie à créer du désir. à trop considérer mon gibier comme un ensemble de corps masturbant, je perds peut-être mes croyances. Clignez des paupières. Alors le premier se colle à mon torse. Le sien est à température ambiante, ferme et sans électricité rotor. Il n’embrasse pas. Bien. Il déboutonne mon pantalon. Standard. Il sort ma queue. Standard. Il ne me regarde pas mais voudrait mimer des répliques kilométrées dans les pornos gays. Je ne supporte pas ces animaux savants, candidats au doublage d’un X américain. Je quitte le numéro et avance vers un autre. Clignez des paupières. Le deuxième n’est pas grand et confirme ce constat : les petits gabarits veulent toujours bien faire comme s’il avait un complexe d’infériorité. Sa peau frémit de petits spasmes nerveux. Crispé mais gourmand, il soulève mon t-shirt pour sentir mon coeur. Nos bras en tenaille nous compriment l’un, écrasé contre l’autre. Comme une tentative de fusion. Clignez des paupières. Samedi, en dîner chez Frédéric Sicre, A Jackin Phreak réaffirme sa fascination pour les cannibales. Selon le deejay producteur, il est intéressant de voir « toutes les expressions couramment employées qui appellent à plus s’intéresser à ces tueurs ». Le cannibale bouffe, goûte, mange ou boit comme un amoureux passionné. Au « bouffer la chatte » exemplaire, nous avançons vers l’idée de possession de l’autre, de fusion, où l’on souhaite l’autre en soi. Michel édulcore la discussion avant de prétendre que « le mariage homo est un droit ». Je m’échine à démonter ce bonheur bourgeois : le mariage est un truc pour hétéros avec toute la symbolique sociale et religieuse qui va avec. Pourquoi les pédés devraient-ils, au nom du Droit, se fondre dans une forme d’union dont on connaît tous les limites et abâtardises. Les pédés ont bien « inventé » le Pacs, même juridiquement imparfait. Les hétéros l’utilisent, même imparfait. Pourquoi les gays ne peuvent-ils pas réinventer une nouvelle conception de la vie en couple, laquelle sera peut-être aussi modèle pour certains hétéros ? Imaginons un mot comme « épousette » (ou autre appellation un peu tapette) qui ouvrirait les mêmes droits qu’un « mariage » mais porterait une nouvelle symbolique plus ouverte et tolérante que tous les pièges moraux et castrateurs tendus aux Adam et Eve. Comment ne peut-on pas sourire en voyant les mariés en noir-homme et blanc-femme de Mamère ? Si certains veulent se fondre dans la normalité, pourquoi pas. Mais quel gâchis médiatique que cette histoire de Bègles. Tant d’encre alors que la communauté gay pourrait poser sur la place publique des questions plus préoccupantes. Quid de la prévention contre le sida et de la sérophobie régnante ? Aujourd’hui, il n’y a plus d’Hervé Guibert pour montrer son agonie en direct à la télé. Il demeure des êtres silencieux et souffrants qui cachetonnent leur trithérapie d’occidentaux favorisés et ne sont pas prêts de dire, à une terrasse d’un café : « J’ai le sida et mon traitement ne fonctionne pas » ou « Merde, je suis séropositif. » Vingt ans que cette maladie existe et on ne peut toujours pas prononcer « un sida » comme n’importe qui le ferait pour « un cancer ». Le pire est que certains exigent une loi contre l’homophobie. Bien, utile. Ces mêmes défenseurs du « même droit pour tous » (droits dans leurs platform-shoes) ne s’inquiètent pas, de l’intérieur, sur cette tendance lourde à se taire lorsque l’on est malade, à survendre le jeunisme et le propret, à développer une certaine forme d’intolérance raciale (sauf si le mec est un peu caillera et sexy) et envers tout ce qui n’est pas dans le moule de l’anonymat communautaire, de la normalité sans histoire. De cette respectabilité fadasse, le mariage, et ne pas se faire traiter de « gros pd » semblent, en effet, des revendications justifiées. Je ne m’imaginais pas être homo assumé au milieu de ces semblables aspirant à être « comme tout le monde ». Fermez les paupières.

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