Goudrons

Dans l’inertie caractérisée de la semaine précédente et la perspective de laisser cette chronique en circulation pendant trois semaines sur papier, je dois écrire un texte un peu solide au cas où un(e) touriste de passage monterait en amour pour ces lignes à longue durée. Or, rien à raconter de très conséquent.


Je pourrais aborder quelques sujets tenus en berne pendant la saison pleine et speedée mais ce serait un flot de petites méchancetés à destination des crétins et malpolis qui nous entourent. Clignez des paupières. Quoique, avant de rejoindre Super Pénélope dans une villa sudiste pour des journées d’addiction à la lecture de Voici et autres activités superficielles mais nécessaires, un vidage de sac peut être possible. Quoique, avant de fumer au bord d’une piscine de luxe chez Marie-Stéphane Guy qui, par crainte que je vomisse devant tant d’espaces naturels, m’a promis de bâcher en bleu ou goudron tout ce qui pourrait ressembler à de la végétation, un tri d’idées ne fait pas de mal. Quoique, avant d’user les culots de bouteilles dans un paradis « romain » avec Christophe B. et Primabella, les questions de trop peuvent être évacuées. Clignez des paupières. À chaque interlude estival, la question de savoir si j’ai toujours envie d’écrire ici amène le doute. « T’es trop vieux pour la nightlife » ou « On va faire sponsoriser ta rubrique par un club du troisième âge », me pique régulièrement Jean-Olivier Arfeuillère, laisseur-aller de Nuits mobiles. –« Pour être honnête, ta rubrique, je ne lis que les noms en gras », charge un présumé fidèle. –« C’est abscons », claque un autre. « C’est toujours la même chose » ou « Trop de cul », voire, pour celles et ceux qui pensent encore que mon avis pourrait (in)valider leur mince notoriété, – « C’est dégueulasse ce que tu as écrit », se conjugue avec –« Tu romances un peu là » et – « Dans ton papier, tu ne m’as pas vu. Ok ? » Clignez des paupières. Tous ces retours traités, je me défends plutôt bien ici. Mon écrit demeure imparfait mais vif. J’emploie des expressions souvent malheureuses, trop imagées et produisant un triple sens incontrôlable. Mes phrases sont trop longues. Je m’énerve avec les répétitions faciles de transition du type « alors que » ou « lorsque ». Mais dans mon obsession pour l’engagé et le caractériel, je sais éviter tous les gimmicks vulgaires du métier ou perles du « je-n’en-sais-rien-mais-je-donne-quand-même-mon-avis », telles les points d’exclamations (l’horreur rédactionnelle absolue), de suspensions (circa « lecteur, finissez ma pensée car je ne sais pas comment vous l’écrire » ») et autres formules insipides : « un(e) des plus », « tendance », « gageons que », « donc » ou le terrifiant « force est de constater ». En somme, sur la forme, je tente de forcer le texte avec le peu de vocabulaire possédé. Sur le fond, c’est l’incompréhension presque totale. Pédé, les hétéros me trouvent rigolo et « sexe » lorsque mes « semblables » me considèrent comme salaud. Pour confondre ces jugements, ce qui m’intéresse politiquement dans cette mise à nu hebdomadaire peut se résumer ainsi : l’ombre, in extenso le nocturne, vaut mieux que la pleine lumière. Répondre instinctivement à ses pulsions, ses envies et intégrer que l’on va mourir, de façon naturelle ou pas, sont les deux seuls bonheurs offerts par la vie que l’on foule ou refoule dans l’obscurité. Clignez des paupières. Globalement, je suis perçu comme un « alcoolique, mondain, branchouille et drogué ». Beau portrait. En chatting sur Internet, un internaute chasseur questionne : « Au fait, qui es-tu ? » Je réponds : « Un mec très bien au regard des ami(e)s qui l’entourent mais avec un passé assez lourd. » Il est prétentieux, voire égocentrique, de dire, écrire, « je, je, je ». Encore plus de concourir au titre du « Je suis un mec très bien ». Ce diagnostic flatteur résulte, par-delà toute ma stupidité répétitive, du fait que mes référents fondamentaux ne peuvent plus être familiaux (la vermine souterraine s’est chargée d’effacer les traces parentales) mais amicaux. Mon existence tient à mes relations amicales. Uniquement. Dangereusement. Les parents, qu’ils soient cons ou pas, l’attache est là. En leur liquidation, le choix obligé de proches permet de mieux savoir qui l’on est, ce que l’on « vaut ». « Je suis un mec très bien » car mon entourage, intime et marquant, est objectivement extraordinaire. Il me maintient en vie et me rassure sur ma valeur. Clignez des paupières. à l’approche du départ en vacances, je crains de ne pouvoir supporter l’absence de la ville, ses vies, son béton et goudron. Lyon est une prison pour quiconque veut bien en sentir l’urbanité, certes très faible la première quinzaine du mois d’août. Je dois vadrouiller extra-muros pour m’aérer les neurones mais ne fais nullement légion avec ces campagnards qui imaginent qu’ailleurs, c’est plus excitant ou « branché » que là où ils vivent. C’est idiot mais je dois partir en vacances. Fermez les paupières en vue du retour à la source, ici.

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