Infiltration virtuelle

Sa voix sourit à l’oreille pour mieux circuler dans le cortex. « Vous êtes un moustique qui bourdonne et dont on aimerait bien se séparer », me taquine-t-il. Sur la photographie, un front large couvre deux pastilles brillantes en équilibre sur un nez épais.


La bouche ouverte voudrait raconter tant de bêtises qu’elle se contente de tutoyer une barbe de faux voyou. Clignez des paupières. Plus l’on comate sur la plage, plus l’horizon d’azur se mange le sable. à mesure que le soleil nous allonge, seules les premières vagues marines lèchent nos fronts collés sur serviettes éponges. Saint-Tropez est assiégé par une armée vulgaire d’Eddy Barclay. Les hommes en chemises blanches arpentent les ruelles tels des anges argentés à la poursuite de sirènes aux écailles en PVC et aux lèvres waterproof et siliconées. Les gros culs chromés des yachts se réfléchissent sur nos drinks à la terrasse de Senequier. Clignez des paupières. Sur l’écran, il lève les bras au ciel pour mieux faire l’idiot. Peut-être aimerait-il être enlevé par un prince impossible. « Non, cela ne m’intéresse pas. Je ne veux pas que l’on me force. Et puis, je n’aurais pas le temps de faire ma valise, prendre des caleçons propres », esquive-t-il. Je ne le connais pas mais l’imagine déjà en anguille enroulée autour des mains et incapable de s’échapper dans le grand bassin. En amuseur pudique, il surenchérit dans des histoires spectaculaires. Il confirme : « J’adore les montres. La mienne permet de me rattacher au sol, de ne pas m’envoler. » Clignez des paupières. Dans la villa, un invité se menotte à son portable et nourrit de textos ses amours en conditionnelle. Le golden boy ne peut exister sans nous dérouler un name dropping des influents Parisiens qui agrémentent sa vie mondaine, plus sûrement submergée de solitudes et angoisses existentielles. Je voudrais croire que ma blondeur intérieure naissante me métamorphosera en une Paris Hilton inutile et volage. Pour effort, je ne descends plus sur la plage sans une fleur en oreillette. Clignez des paupières. Je l’ai rencontré une nuit d’insomnie sur Internet. Trois semaines que nous nous lisons, qu’il téléphone des heures durant et me fait rire au beau milieu de la nuit. Trois ans que je ne me suis pas senti dans cet état de perché amouraché et véritable imbécile heureux. Il me promet : « Je vous vaccinerai de tout cela. » Clignez des paupières. Avant notre départ de la Riviera sauvage, nous fixons le phare lointain lançant sa toupie lumineuse sur les flots obscurs. Le ciel se strie d’étoiles filantes. En suite de ces attrape-voeux chassés dans la nuit, nous nous endormons découverts. Les grillons ne nous réveilleront plus. Clignez des paupières. L’infiltration virtuelle s’avère tenace. Je ne l’ai jamais vu et encore moins touché. Je voudrais qu’il soit doux et imprévisible. Ma raison, ce qu’il en reste, ne couvre plus l’échappée. Sentiments artificiels pour un homme inconnu et en vignette dans une chatroom. Avoir peur de tomber. Avoir peur de tomber. épisodiquement, je me rassure par l’évidence : la chute n’est possible que si l’on s’est auparavant hissé vers un haut. Alors, même si le haut ne s’avère qu’un mirage estival, une occupation de l’esprit, il réconforte. Ma capacité à aimer demeure intacte. Clignez des paupières. Au pied du Vercors, en bordure de piscine, les pages de magazines « pipol » s’accidentent en décalcomanies sur nos jambes huilées. Un crocodile gonflable s’improvise fauteuil à bronzer sur une eau tempérée à 25 degrés. Un soir, l’orage nous impose un impeccable souper aux chandelles. Entre deux ritournelles, accompagnatrices de nos jours faciles, Brigitte Bardot froisse les draps : « Ils ont tous le même visage/serein, détendu, rajeuni/Ils ressemblent aux enfants sages/quand parfois ils sourient/Ils ont tous le même visage/les hommes/les hommes/endormis. » Clignez des paupières. Par un éclat de rire, il affirme détester les fées lorsque je lui textote le final de Sailor et Lula : « Tu as le coeur sauvage mais n’oublie pas tes rêves. N’aie pas peur de l’amour. N’aie pas peur de l’amour. » Puis il fixe la webcam avec ses grands yeux de petit garçon. Il grimace. Il joue avec moi. Il est assis torse nu devant son ordinateur. Il m’allume mais n’excite en rien ma libido. Pas envie, pour l’instant, de baiser facile. Peut-être se joue-t-il de moi. Je n’ai pas envie d’être méfiant. J’abandonne les protections pour mieux ressentir jusqu’où je peux monter dans l’attachement. Plaisant. Heureux. Clignez des paupières. De retour à Lyon, Tim Wright bastonne The Ride pour un retour dans le connu. Je craignais de partir loin de la ville. J’ai failli vomir dix fois dans des TGV enveloppés dans de la chlorophylle trop pure pour mon foie sensible. J’ai failli me surprendre dans des activités presque sportives. J’ai failli aimer la Côte d’Azur. J’ai failli être relaxé. J’ai failli apprécier la campagne de luxe. Là, à cet instant, je n’ai pas failli : j’ai aimé tout ça. Fermez les paupières.

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