Le jour d’après

« Je n’aime pas lorsque tu parles comme ça. Arrête, s’il te plaît », interrompt Super Pénélope. Jeudi, je fais part à la belle de mon ambition testamentaire. La règle du jeu sera la suivante : le jour d’après, les quinze personnes les plus aimables de ma vie se partageront un legs équivalent à une semaine de voyage en commun.


Elles définiront destination et date à leur guise mais devront partir impérativement ensemble dans un délai de douze mois à compter de l’arrêt de mon petit coeur tout essoufflé. Une seule absente et l’héritage piégé disparaît. « Si je suis des bénéficiaires, je ne veux pas devoir supporter Christophe B. », rigole Pénélope avant de se raviser : « Tu ne vas pas déshériter ta soeur tout de même ? » Et pourquoi pas ? Celle-ci a la même importance que les ami(e)s et amours qui nourrissent mon existence. Elle ne parle qu’en millions de dollars et ce n’est pas la fortunette que je laisserai qui créditera fortement son compte bancaire. Et puis, si le temps laisse mes rides se creuser, il y a forte chance pour que les héritiers choisis récupèrent plus de dettes que de biens. Même mort, je les emmerderai. Clignez des paupières. Vendredi, Joël A. tend un drink sur le comptoir mis à feu de l’United Café. La fumée du pétrole briqueté pollue nos gorges et mon gentleman agreement insiste pour que nos rencontres soient plus fréquentes. Je ne sais que réagir face à son entreprise de séduction et lui inflige un long discours sur mon accroche pour Bidiblex. Clignez des paupières. « Un vrai lieu de fête. Profitons-en pleinement avant qu’il ne disparaisse peut-être un jour », dégouline de chaleur, Christophe Proust. Au DV1, sur les marches de l’estrade, un sexagénaire old fashion tend son chapeau en osier vers le plafond stroboscopique et se dandine avec un bel étalon noir aux lunettes en miroir. Derrière cette image improbable et unifiante, Jennifer Cardini griffonne les acétates de sons rocky et mid-tempo progressifs. La fureur de sourire s’imprègne dans des corps épongés par une chaleur humide. Pierre-Louis est usé. Joël A attend le signal impossible de mon abandon à son corps. Florent de la Table d’Hippolyte tire ma bouche à sa joue barbue. Anne LS et Emma sont déjà loin. La belle nuit est ici. Clignez des paupières sur la voix enregistrée de Bidiblex : « Vous avez un nouveau message. Aujourd’hui à 3h10 : T’es où ? T’es où ? » Samedi, le soleil se couche sur des visages brillants de sueur sur la terrasse du Voxx. Nasser ne jure que par ces « Formule 1 qui, dimanche, vont te passer sous le nez à toute allure sur les quais du Rhône ». La mairie centrale vient d’ajouter une nouvelle page à sa grande politique de la cohérence. Le lundi, elle impose, sous couvert écologique, une Presqu’île roulant à 30 km/heure. Pour fêter cette bonne nouvelle, elle fait tourner, le dimanche, des bolides à 200 km/heure. L’enchaînement est presque aussi pertinent que l’interdiction de vendre de l’alcool après 22h, imposée aux épiciers, et une rivière de bière sur le Quai des Guinguettes jusqu’à minuit. Ou encore plus compréhensibles, les fermetures administratives et non renouvellements d’ouvertures tardives dont sont victimes plusieurs établissements nocturnes, diffuseurs de cultures, et la prétention à devenir une capitale internationale des musiques électroniques avec Nuits Sonores. Cette « politique de la soupape » qui consiste à serrer les habitants dans un quotidien bien rangé tout en leur laissant un petit espace délimité et officiel pour se défouler et s’émerveiller me dégoûte doucement d’être un électeur socialiste. Mais je suis bloqué dans ce camp, incapable de voter une deuxième fois à droite. Clignez des paupières. Un large horizon de petits grains lumineux dessine une ville dans sa splendeur nocturne. Devant les fenêtres de son appartement, ouvertes sur ce champ de vies infini et brillant, Bertrand S. reçoit pour une soirée de picolage entre forcenés. Marie-Stéphane Guy, non addictée à tout ce qui peut ressembler à de l’alcool (mais comment fait-elle ?), laisse couler nos coupes de champagne dans le gosier. Les discutions débordent en cuisine et les yeux se font fatigués. Bidiblex circule au portable : « Je marche dans Paris. C’est beau. Je m’approche de mon arrondissement. Là, je suis un peu méchant. Mais vous allez sentir ma bonne humeur, dès que j’aurais passé la frontière du quinzième ». Super Pénélope tacle Yves Cazergues sur son implant supposé d’un piercing au nombril alors que nous sommes sans nouvelle de Bertrand. Clignez des paupières. Guillaume Tanhia prétend s’être cassé la mâchoire suite à une chute de scooter. L’improbabilité de l’accident s’ajoute au n’importe quoi habituel du Medley. Françoise Rey est entourée d’escort friends. En titubant sur Corinne Charby, un drunky s’acharne sur un petit pédé au ceinturon clouté trop lourd pour lui : « Non, mais ! On dit que les gays sont l’élite de la société. L’élite de la société ! Je dis qu’avec la gueule que tu as, même en faisant beaucoup d’efforts, il faut que je retourne me commander un verre au bar. » Fermer des paupières.

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