Les égarés de la tour Eiffel

« Come on, fly with me, we fly away. Come on, fly with me, we fly away », prétend Franck Sinatra dans le cd player. à toute vitesse, la voiture strie le béton du bord de Seine en fibres de granules grises. Bidiblex, allongé sur la banquette arrière regarde la nuit, imperturbable dans sa noirceur chaude. « Regardez comme elle est belle, la tour Eiffel », s’ébahit celui que je courtise amourablement depuis des semaines.


Mercredi, je goûte enfin les formes de Bidiblex. Clignez des paupières. Il ne veut pas m’embrasser « parce que le baiser veut dire trop de chose ». Ma main court le long de ses cuisses recouvertes de poils durs, crochets à caresses longues. Nos doigts s’échappent sur nos torses en palpitation. Il me suce. Je le suce. Nous transpirons. Nous nous tenaillons. Les heures défilent et les draps se détendent. Clignez des paupières. Un traversin de soie noire couvre toute la longueur du couvent des Cordeliers. Jeudi, j’ai la tête dans le ciel bleu de Paris et le corps léger comme un homme heureux. Dans Sous vent, Annette Messager dévoile une série de reliques et objets mutants, dispersés en petits trésors, qui s’illuminent à chaque soulèvement de la voilure gonflée par une soufflerie. La vague d’air sous l’étoffe des nonnes donne au visiteur l’envie de plonger pour mieux découvrir ces feux follets bâtards en noyade dans le flot obscur. Troublant et splendide. Clignez des paupières. à la Maison européenne de la Photographie, un grand format noir et blanc immortalise un Snoopy géant au dessus de Central Park. Une centaine de câbles fins tendus au sol évite au ballon joyeux de partir au loin. Ce cliché de l’exposition « Marc Riboud : 50 ans de photographie » traduit à la perfection mon état d’amouraché. Fasciné. Clignez des paupières. En terrasse de La Comète, Guy Walter annonce son départ pour Houston « afin d’y organiser un festival français de la création artistique avec les Subsistances ». Raphaël Hermano textote : « Ce soir, il y a Michael Mayer et Jennifer Cardini au Pulp. Tu viens ? » Non. Clignez des paupières. En appartement, Bidiblex transpire de fièvre et souffle sur une tisane fumante avant de dormir. Le sommeil sera détourné par une scène de faux ménage. Je veux le toucher. Il ne veut plus. J’ai besoin de le sentir. Il n’en a plus envie. Corps nu sur le carrelage de la cuisine à me fracasser la tête contre une porte. Pleurer de ne pas tout comprendre. Clignez des paupières. Vendredi, lors d’un long apéritif en rincées abusives de mauresque, Agnès Renoult et Henri Van Melle me donnent une correction : « Tu es vraiment un nul avec ton biquet. Laisse-lui un peu d’espace et de temps. » Idiot et drunky, place de la Concorde, je teste ma vulnérabilité en courant entre les phares fous des bolides klaxonnant sur le pavé. Clignez des paupières. Harald de F.Com lève son verre et file aux platines du Concorde Atlantique pour « passer mon disque fétiche », trinque l’ange blond. A Jackin Phreak clos son dj-set lorsque Z2 investit cette Kill Brique au bras d’une escort friend plantureuse. Hardfloor remplit le bateau d’acid-house originelle et trance punchy avant de nous faire cligner des paupières. Samedi au Chinon, Le Bimb attire la curiosité de Régis DC avec sa Pimp Watch, montre futuriste « que tu peux trouver sur tokyoflash.com » Régis nous narre son expérience de chroniqueur à Canal et sa passion théâtrale qui l’a conduit à s’épiler les jambes « pour interpréter une femme ». Je m’emballe pour le gel douche Paul Mitchell qui « te glace les couilles mais que tu ne peux trouver qu’à Londres ou New York. Du coup, on en ramène des litres pour tous nos amis », s’amuse Dimitri, executive fashionisto chez H&M France. Clignez des paupières. Clignez des paupières. Je me blottis contre le torse de Joe pour une virée en scooter. Le Frigo finit sa soirée underground. Nous enfilons les couloirs aux murs surchargés de grafs, « baroques flamboyants » selon Mélanie, vers une party en étage. « C’est une soirée de nymphettes », tourne-je les talons après deux drinks serrés et une gifle verbale donnée à une chieuse. Deux étages supérieurs, des colosses filtrent l’entrée d’une fête entre quadras déguisés en Romains, Louis XIV et soubrettes blondes à petites couettes. « Merde, ça doit partouzer grave là dedans », se frustre Joe. Je coiffe une perruque blonde empruntée sur un sofa et frotte le froid de mes jambes. Clignez des paupières. En suite du troc de mon short et tee-shirt pour un décoordonné blouse bleue sur pantalon vert dans les bureaux d’un immeuble d’état, nous flashgordons vers un gigantesque entrepôt du dix-huitième arrondissement. Cet arche de Noé technoïde fige des girafes en tubes d’acier, flamands roses ventrus de bouteilles Butagaz, un éléphant monumental aux cornes en aluminium brossé et autres freaks ressoudés. Krikor stoppe la musique et la fête se termine sur l’image improbable d’un baba cool jouant du pipeau au milieu d’un carrefour désert. Clignez des paupières. Au QG, je descends dans la backroom en ouvrier traveloté. Les culs se traînent, se font tirer à l’aveugle. Je mets à genoux deux serial fuckers et insulte un mateur qui injectera : « Moi, j’appelle les flics. On ne m’a jamais parlé ainsi ». Clignez des paupières. Dimanche, rue Monge, une inconnue m’offre un bouquet de fleurs. La femme me sourit : « Prenez. Tenez, pour la poésie de la vie ». Fermez les paupières.

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