Le sac de signes

Au souvenir de sa mère, d’un coffre-morgue en aluminium propre, le fils sortait le visage recouvert de feuilles vertes et fourmis rouges en circulation sur sa peau figée dans une pâleur permanente.


Son cou aurait été marqué d’une ligne pourpre, stigmate de la corde au bout de laquelle il s’était balancé dans le bois. Clignez des paupières. Mardi, la Biennale de la danse continue au Transbordeur dans un remake du Lac des cygnes de Tchaïkovski, mis en pièce par le Von Krahl Theatre. La largeur de scène s’extrémise de deux échafaudages aux sommets desquels des danseuses sont casquées de couveuses en batterie. Un écran vidéo fait atterrir trois hommes : un esthète, un militaire et un laborantin. Suit un enchaînement d’exercices mécaniques forcés, cabotins (et parfois drôles), désynchronisés par archives de petits rats dociles et bien rangés en télé-projections sur des draps blancs coulissants. La pièce est ingénieuse et minutieusement cadencée mais se replie dans un bavardage sectaire, limité. « Intéressant », comme diraient ceux qui n’ont rien à dire mais « un peu décevant », comme sentiraient ceux qui n’ont rien à sentir. Clignez des paupières. Au souvenir de sa s_ur, elle avait déjà été « préparée » pour être revêtue de sa robe de linceul, une photo de ses enfants placée sur son c_ur éteint en témoignage de sa maternité. Aucune trace de pare-brisé n’aurait déchiqueté son visage. Aucun membre n’aurait été touché par la tôle de cette voiture butée et cabossée par un camping-car à la sortie d’un virage de Saint-Laurent-de-Chamousset. Clignez des paupières. Mercredi, Jyrki Karttunen multiplie, sur des pans de résille transparente, une foultitude de son unique soliste pixelisé en danse au théâtre de la Croix-Rousse. Et j’ai failli m’endormir. Sur un air de flûte moyenâgeuse presque insupportable, la féerie naïve d’un troll innocent qui veut voler tourne rapidement à l’ennui. Gros ennui. Clignez des paupières. Je n’ai jamais vu mes parents morts allongés parce que la si respectable famille a estimé que, pour le père, j’étais trop jeune et, pour la mère, je n’étais pas en état psychologique de supporter. Je le regrette. Je regrette de ne pas avoir pu faire face à ces corps violemment immobilisés. Aujourd’hui, même après huit années d’analyse à payer une psychiatre pour écouter mes immondités intérieures, j’en garde les séquelles. Clignez des paupières. Jeudi, je rencarde un serial fucker via Internet : « À minuit dans l’allée X. Code de porte : Y. Ce sera moi qui fixerais les règles du jeu ». Àl’heure imposée, je me retrouve dans l’obscurité d’un couloir d’immeuble, un masturbant buccal entre mes jambes. Clignez des paupières. Premiers touchés-mémorisés de Biennale, vendredi. Le Théâtre national de la Grèce du Nord nous velcroche à Swan Lake City, adaptation d’un lac des cygnes cradingue et en chair écorchée et vive : le ballet slalome entre une brume atmosphérique lynchienne et des petits tableaux en sucre glace hilarants ou carabinés d’une densité émotive impressionnable. Au merveilleux My Funny Valentine de Lorenz Hart et Richard Rodgers, un cygne handicapé maintient sa fraîcheur d’oiselle magnifiée et se traîne au mieux sur le lac gelé jusqu’à cramper deux larmes au coin de mes yeux. Oeuvre imparfaite mais ultrasensible. Clignez des paupières. Bidiblex a disparu comme un voleur, tel ces (mes) inhumés que l’on n’a pas eu le temps de voir décliner au goutte à goutte de la mort fine et à qui l’on n’a pas tenu la main sur leur lit d’amour agonisant. Je ne sais pas gérer ce sentiment d’abandon brutal, non-visualisé ou non-verbalisé. C’est ma seule tare néfaste : la disparition subite et inexpliquée. Clignez des paupières. Super Pénélope, Carla et Z2 m’entraînent dans l’étourdissement en pleine course dans le froid de septembre. À La Marquise, les drinks s’enfilent à la chaîne pour l’anniversaire de Mariska. Notre ivresse renverse la péniche dans une série de provocations et rires aux éclats. Antoine S. prétend que le bus high-tech garé sur le quai enferme Frédéric Michalak « qui se repose et ne sortira qu’à 4h du matin ». Le vigile pianote un code invalide sur la porte ouvrant l’espace « véïpé » du Ninkasi en pleine drunkitude à l’occasion de son anniversaire marathon. Barbara Prost papillonne au milieu du bar. Thierry Pilat sourit en pleine trinque d’un punch corsé. Carla explose les ballons en suspension au-dessus de ma tête et danse avec « un mec qui se moque de moi… Non, c’est sa façon naturelle de danser ». Clignez les paupières surexposées au c_ur d’un DV1 fabuleux. Dimanche, elle installe des bouteilles d’olive sur des doseurs perchés en hauteur. Elle se prépare un Martini dry. Elle le goûte et affirme : « Non, ce n’est pas ça ». Elle course les gouttes d’huile à travers un sampler bruitiste et entêtant de circuit de Formule 1 grippé de rifts rocky. Elle poursuit l’ivresse d’un bien-être d’une bouteille à l’autre. Puis elle boit de nouveau son verre. « Non, ce n’est pas encore ça ». Elle active les goulots des bouteilles, se dénude et entreprend l’excès de sensualité. Elle se noie dans le glissant, l’imprenable et total. Enfin, elle trouve la bonne olive, celle qui réjouira son drink. « Perfect », clôt-elle dans un Troubleyn de Jan Fabre. Pièce correcte et moins géniale qu’elle ne l’avait été vantée durant la semaine. Fermez les paupières.

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