Trop familiers

Mon poitrail s’embroche sur une vis sans fin en libre rotation. Comme il refuse naturellement de suivre le tournis imposé, tous les copeaux d’émotion remontent dans le cerveau.


Mardi 28, la salle du TNP se lève pour une ovation unanime de D’avant, spectacle vicieux, drôle et intense donné par la Schaubuhne am Lehniner Platz. Quatre danseurs nous aspirent dans l’épicentre d’un siphon ravageur : des chants médiévaux lancinent dans nos oreilles. Les corps se jouent pendules solaires ou aiguilles d’horloge. Toujours en ronde, les couples se battent, fusionnent et se confondent sur une piste en briques dures, parfois étoilée à l’image du cirque pour clowns transformistes, tantôt contestataire puis suicidaire, mais toujours rotor continu de luttes et chamailleries. Le tout fabuleux se cramponne à nos tripes et je me prends à vouer à Sidi Larbi Cherkaoui, l’un des chorégraphes de cette oeuvre, une admiration béate. Le dansé-orchestré de l’artiste m’avait déjà scotché dans Foi, merveille épreuve offerte au Toboggan l’an dernier. Il réitère, ce soir, avec ce même langage dérangeant et sensible qui me parle trop. Clignez des paupières. La première quinzaine de Biennale de la danse m’ennuyait ou me laissait affamé. Était-ce dû à ma mauvaise sélection de spectacles Mon indisposition ou inculture à ressentir au plus juste les scènes et ses gestes ? Peu importe. Mercredi, Chris Haring réactive un nouveau fort ressenti. Fremdkoerper ausculte cinq corps en isolement sous des halos étanches de lumière crue. Un poste de télévision, mis sous cloche d’un sixième rond d’observation, décrypte le visage d’une femme fantôme (extra-terrestre ?) et monochrome fugace d’une puissance supérieure. Ces cobayes déshumanisés se tordent, testent leurs muscles, miment la peur, la joie, la colère ou la haine. Certains mécanismes initiatiques et forcés figent les danseurs dans des poses qui nous glacent comme des tableaux terribles de beauté cisaillés par un Francis Bacon. L’ensemble est froid, très froid, magnifiquement froid. Clignez des paupières. Jeudi, en accumulant une structure scénique à angles droits et géométrie variable, des figures énergiques et tendues sur un canevas impeccable et une succession de saynètes articulées autour d’un thème de la ville, Silent Collisions de la Compagnie Charleroi séduit par sa haute technicité sur la scène du Studio 24. Mais je n’arrive pas à pénétrer dans cette pièce bavarde qui n’offre aucune accroche d’émotions alors qu’elle dérive souvent dans des mises en forme ringardes ; des projections vidéo de signes arabes ou chinois pour souligner un univers cosmopolite, d’idiomes capitalistes pour dénoncer notre monde de surconsommation et une fin néo-baba, un peu « too much » (reconstruire des cités « végétales » et translucides). Clignez des paupières sur un ballet que je n’ai certainement pas compris. Au Lax bar, Patrick P. dégoupille les bouteilles de champagne pour l’anniversaire surprise offert à kary, soeur-patronne du bar en vogue. L’ennui me prend et l’envie de mutisme me range dans les couloirs du Premier Sous-Sol. Un homme me course jusqu’à un glory hole au travers duquel ses yeux deviennent bouche sur ma queue. Deux assoiffés m’imaginent proie facile mais mon air de méchant déprimé les éloigne vite. Pas envie de baiser. Peu d’envies. Clignez des paupières. Pour avoir assisté, la veille, à la première de I Apologize aux Subsistances, Super Pénélope croit savoir qu’il n’est pas bon, au regard de mon état d’esprit actuel, d’assister à cette ébauche de pièce cosignée par Gisèle Vienne, Dennis Cooper et Peter Rehberg. Nonobstant, vendredi, je sors un peu honteux du laboratoire de création. Honteux d’avoir aimé jusqu’à me sentir aimanté par la violence d’un Jonathan Capdevielle, chien tueur transpirant l’air hagard. Au milieu de caisses en bois, l’extraordinaire comédien exhume des jeunes collégiennes, marionnettes pâles et inquiétantes, les étrangle, les rejette dans ces vulgaires cercueils. La musique de Pito, en volume assourdissant, fauche le spectateur et le tire dans cette boutique des horreurs qui n’effraie pas car chacun peut y trouver sa réalité, ses propres envies de petit criminel potentiel. Suivra, de façon plus ou moins réussie, une échappée salvatrice dans un monde de fantasmes, dans un délire de junky entouré d’un homme-femme au corps recouvert de tatouages et une femme-poupée dont on ne sait si elle est preuve du vivant ou résurrection d’un assassinat mal achevé. Clignez des paupières sur ces moments étrangement trop familiers. Samedi, The Gallery, nouvelle soirée pour gays aux muscles épais, surchauffe au Théâtre de la Scène sur Gerland. Entre torses nus en gouttes, house énergique de l’Anglais Paul Heron et intensification de drinks, je pleure sur le torse de Christophe B. : « Je perds mes référents. Je sens que je te perds comme j’ai perdu Alice. Vous êtes, tous les deux, ces chers qui me maintiennent en vie. Je t’aime. » Clignez des paupières. En after, le DV1 se surpasse dans un brassage de gens rares et souriants qui grandit ce club dans l’inclassable. À L’Apothéose, un Xavier s’allonge sur moi et me déshabille de ses doigts excités et tendres. Fermez les paupières.

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