Ne pas subir sa fin

« Tu as une capote ? » Le pantalon aux chevilles, les mains qui se plantent dans la chair, les bites qui s’allongent et cette question qui se fout au milieu de tout ce fast-sex-no-love. Je n’ai jamais baisé sans ce bout de plastique, paravermine déroulée à chaque one shot et même avec mes amours fidèles.


Il y a parfois ces « accidents », ces moments où le plastique lâche à force de trop niquer cet inconnu qui en veut toujours plus. Je flippe. Un test VIH dans un centre anonyme qui angoisse pas mal. Un petit bonbon sucré offert lors de la remise du diplôme de « séro-négativité ». Le coeur qui veut sortir ce jour où, en même temps qu’un contrôle VIH, mon médecin me prescrit la recherche de mon groupe sanguin. Au relevé de l’enveloppe, je tirais une carte marquée « O+ ». Les jambes flanchaient et je m’imaginais tomber raide. Grand idiot, je venais de découvrir mon rhésus de donneur universel. Le sida ne m’effraie pas. L’inconscient tatoué par la mort, permanente du quotidien, me dicte de ne pas avoir peur. Mais ma lâcheté face à la douleur m’impose aussi d’éviter de souffrir en longue durée. Clignez des paupières. Ma mère fit sa première et plus violente poussée de sclérose en plaque en 1978. J’avais huit ans lorsqu’elle rentrait d’une hospitalisation au CHU de Limoges telle un légume ébouillanté. Je garde intacte cette image d’elle, assise en bout de table, et incapable de manger sans que ma soeur et mon père ne lui donnent la béquée, lui vide un verre d’eau dans la bouche. Parce qu’elle était forte, elle supportait tout : les traitements à la cortisone qui lui donnait une moustache et gonflait son corps ; les petites gélules qui changeaient de couleur tous les trimestres au coin de son assiette et les ponctions lombaires qui l’allongeaient dans la faiblesse. Bien qu’elle ait été forte et en lutte contre son invalidité, elle n’a pas vu venir le camping-car qui l’amena direct en sous-sol. Clignez des paupières. Je veux décider de ma fin et, le virus du sida n’est pas l’arme que je choisirai. La douleur de ma mère est un bon vaccin contre toute maladie à laquelle on ne peut pas échapper, qui ne se guérit pas. Le sida non plus ne se guérit pas. Mon histoire m’a ferré dans cette contradiction : refuser de souffrir longtemps mais pouvoir mourir n’importe quand. Clignez des paupières. Oui, les pédés baisent de plus en plus sans se protéger. Ils sont devenus comme les hétéros qui ne savent pas ou n’ont jamais voulu savoir que le VIH est au coin de tous les chemins sexuels. « Tu as une capote ? » À cette question, le mec remonte son froc et se casse. « Tu as une capote ? » À cette question, le mec s’ignore : « Si tu n’éjacules pas dans mon cul, on ne risque rien ». « Tu as une capote ? » À cette question, la plupart de mes proches hétérosexués répondraient dans le vague ou d’un sourire de gêne mais évidemment responsable. Clignez des paupières. En 1985, je suis un jeune adolescent à sexualité perturbée et tout ce qu’il y a de plus propre sur lui. J’effectue mes premiers jets après copulage automatique sur une copine du lycée et me masturbe sur les beaux gosses imprimés dans les magazines pour teenagers. Le monde parle à voix passe du « cancer gay ». Des Hervé Guibert violentent la télévision, hurlent leur agonie. Passer dans le camp de l’homosexualité, en sus des bourreaux sociaux, ne va pas me basculer dans une vie de joies et d’amours simples. Mais cela m’a appris à me protéger, à considérer ma future sexualité comme menacée de toute part. Comme à défendre de toute part. Clignez des paupières. Je dois cumuler une large centaine de coups de queue par an. À ce stade, tenir un tableau de chasse n’est plus d’actualité. Pédé, je fais toujours partie de cette population dite « à risques » vis-à-vis du virus VIH. Plus généralement, je fais partie de cette société à risque. Les rapports sexuels sont aussi mobiles que la téléphonie. « Dis, tu ne sais pas où nous pourrions trouver des putes ? » me stoppent deux blaireaux en touristes dans la nuit. Les commerciaux en déplacement tournent dans des trois portes d’une multinationale dans le quartier Cordeliers avant de rejoindre le nid conjugal. Les papas tranquilles rondent aux abords de Gerland dans leurs monospaces climatisés en chasse d’un coup avec un minet. Les discos des quais de Saône aiguisent les braguettes de voyageurs insouciants sur des secretaires aux blondeurs gominés. Les sexualités sont commerce, et à géométrie variable. Les enfants profitent pleinement de la libéralisation sexuelle obtenue par les parents soixante-huitards. Tout est bien qui continue bien. Clignez des paupières. Dans la pénombre, elles et ils se taisent, cachetonnent des multi-thérapies contre le mal chopé lors d’un seul égarement. Elles et ils font semblants d’aller bien, se taisent et cultivent leurs corps, leurs jeunismes et beautés. Elles et ils ignorent que le mal est déjà en eux. Les autres continuent à jouer. « C’est pour les gays, putes et toxicos », disent ces derniers invaincus. Oui, sûrement. Fermez les paupières.

Sida Basta aux Subsistances,
mercredi 1er décembre
Journée mondiale de lutte contre le sida
infos : www.les-subs.com

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