Collés aux phares


Les rues de la ville se recouvrent de moucherons agités. Les insectes sans ailes foncent sur tout ce qui brille et se collent aux phares des immeubles. Clignez des paupières. Quel sentiment étrange que d’observer ces bestioles en sortie de nuit pour la Fête des lumières. Ont-ils peur de la vie obscure pour se jeter ainsi sur le scintillant en orchestre ? Cherchent-ils les ombres portées par des ampoules survoltées ? un soleil nocturne ? Lèvent-ils les yeux au ciel couché d’un gris réfléchissant ? Ils sont là parce que des rois les éclairent, que la nuit refuse, avec l’autorisation du pouvoir, la fin du jour. Clignez des paupières.


Je goûte très peu à cette communion lumineuse annuelle. Je vis dans, et par, l’obscurité et ses formes plus claires et mouvementées. Vendredi, Super Pénélope me fait bras dessus, bras dessous, sur la passerelle du Collège. Nous fuyons la Presqu’île flambeuse pour un papillonnage sur la Rive Gauche. Des nacelles tressées de bois et feuilles odorantes bordent le quai jusqu’aux échappées douces sur le fleuve calme. Ces cocons encoeurés de poches de couleurs tranquillisent les passants, les font taire et nous rapprochent de la contemplation. L’installation de François Magos sera la seule vue à utiliser justement l’eau de nos ponts. Il y a deux ans, Philippe Chavent regrettait déjà que « la ville ne s’approprie pas ses fleuves. Pourquoi, les soirs de fête, les personnes propriétaires de bateaux ne navigueraient-elles pas sur le Rhône et la Saône en organisant des dîners, en illuminant leur embarcation ? » Un visiteur parisien était surpris de voir à quel point les berges de Lyon étaient aménagées pour la circulation automobile. In extenso, ce reproche peut valoir pour ses fleuves, vierges de toutes interventions citadines. Clignez des paupières. Quartier Guillotière, le Superflux 2004 penche dans l’expérimentation alternative de la « fête ». Comme chaque année, nous pistons des entrées d’immeubles, vitrines, galeries d’art ou garages à la recherche d’oeuvres originales. Dans les rues, de jeunes rebelles traînent leurs vieux joints et tignasses d’anti L’Oréal. Une pentarde s’extasie devant une vitrine à demi nue sans intérêt : « Putain, c’est génial ce truc ! » Je questionne Super Pénélope : « Dis, nous étions aussi cons à leur âge ? » Elle répond par l’affirmative. Clignez des paupières. Le parcours général nous poste dans des lieux où l’on s’attriste devant la misère créative de certaines mises en scènes jusqu’à se fixer devant l’objet majeur : une plaque noire fixée au mur d’une pièce sombre. Des points, c’est cela qu’il nous faut ! de Gilles Conan joue avec les curieux. Une lueur de couleur changeante détoure, par l’arrière, la forme du cadre. Sur le rectangle éteint, des diodes affichent un message en braille, doucement, lentement. Et nous magnétisent. Certains s’approchent de cet ovni avec la gêne caractéristique des hommes pris par surprise et à la recherche du pourquoi. Nous resterions là, plantés, béats, devant cette merveille des heures, des nuits entières. Clignez des paupières. D’autres moments de cette manifestation « undergrooude » nous allument le cerveau : Perrine Lacroix et son manège de fanions surpixelisé d’une balançoire blanche qui provoque le vertige amoureux ou encore, le Sheeplossness du Kaa-lab, moutons au lainage bombé de fluos vert, jaune et bleu qui se gèlent in vivo dans une crèche de paille. Nous flashgordons au Bar du Passage par traverses des spots en Presqu’île affligeants de médiocrité (la place des Célestins remporte le prix de la nullité). Marc nous sert deux Martin Dry en coulée dans nos tranchées d’alcooliques. Un professionnel de l’événementiel confie être consterné par la pauvreté de cette Fête des lumières : « Ils ont voulu faire appel à des plasticiens et jeunes artistes. Le résultat est là. » Clignez des paupières. Cart 1 brosse ses cheveux sous la climatisation du DV1 et pousse de petits « youli ! » joyeux à chaque break rocky envoyé par Maud des Scratch Massive dans les enceintes. Anne LS sourit de sentir ses muscles à danser kidnappés par le mix parfait de la jeune deejay. La soirée Divine tire les doigts au-dessus de nos têtes et notre appétit pour une body music crade, efficace et d’endurance. Vincent Carry converse avec Jean Barbier « qui est un mec brillant, beau, raffiné même s’il travaille pour un magazine de merde », selon un buveur au comptoir. Prousty boit des drinks jusqu’à flirter avec l’indignité. Z2 travaille son nouveau grade de trainspotter, assis en bord de piste et le regard fixé sur les macarons tournants sur les platines. Nous nous grandissons sur le flesh and bone de The Hacker puis clignons des paupières. « Cela vous plaît-il Monsieur » joue un serial fucker à quatre pattes entre mes jambes dans le baisodrome de La Jungle. J’apprends à ce one-shot les politesses sexuelles et l’insulte occasionnellement pour qu’il m’offre tout son vouvoiement. Amusé, fatigué, les yeux cernés par de beaux instants, je ferme les paupières.

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