Si tu ne ris pas, tu es mort

Un serpent visqueux et indomptable rampe dans mes veines. Il circule en enfonçant ses écailles coupantes le long des parois. Frappant au coeur, il essaie de forcer les soupapes et de cracher son venin mortel. J’ai mal. La semaine supporte ce physique incertain et vérolé.


Mardi, nous apéritivons à L’Escalier avec La Drôlesse et François‘ Kanardo’ Verdet. Les chips graissent les doigts. Nos rires couvrent les écarts borderline de Marie-Pierre et font échos en table Chez Carlino où Christelle Chambre fête son anniversaire au milieu de nos langues de vipères. Emma et Cart One respectent la règle édictée l’an passé : « On peut tout dire sur quelqu’un sauf attaquer sa mère, sa tenue vestimentaire et ses cheveux ». Ainsi, nous ne dirons rien sur la coiffe volumineuse du graphiste qu’il cache sous une casquette de rasta. Un dernier verre de vin en bouche chez Lady Wonder, Christelle cligne des paupières après une longue discussion sur la vie et ses environs. Le reptile avale mon sang. Il gonfle et soumet mes vaisseaux à la tension de son boyau étouffant. Jeudi, deux pimpos se toisent, se lèchent et frottent leur braguette sur le comptoir du 10. La disco de Jacques Haffner souffle ses deux ans et l’excessif, à la limite du vulgaire, magnifie nos jetés de champagne. En relâchement, je balance un morceau d’intimité à Nathalie Cayuela qui ne sortait plus en ville « parce que j’aimais ». Jean-Luc Véry, indélainable de son pull en cachemire, prétend que « l’amour est une aventure extraordinaire lorsque tu partages ta vie avec quelqu’un ». Le Petit Poucet se poste contre le miroir mural et observe les abus de Fred D. qui, en sevrage tabagique, se patche affectueusement contre des corps drunky. Clignez des paupières, le tubesque « Paris Hilton » de Mu, en infusion acidulée. La bête plante ses crocs dans l’estomac. Elle coulisse dans mes jambes et se cale aux talons. Vendredi, les perchés chutent aussi au sol par glissades le long de troncs d’arbres inversés, aux racines déterrées. En scène à la Maison de la danse, ils luttent contre leurs incompréhensions des mondes et des époques. Manipulés comme des marionnettes, sous hypnose des envies, dans l’espoir de se connaître, en tentative de gagner un bonheur, leurs corps se dégrafent dans la chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui, Tempus fugit. Nous rions devant ces hommes en course contre leur fin ou leur besoin de possession. Le ventre finit toujours par recevoir un sale coup lorsque le génie du Flamand nous remet à notre petite place de piètres lutteurs. Une pièce tellement belle et forte que Super Pénélope pleurera. « Ce chorégraphe est un prince et un salopiaud. Un prince car il a inventé une nouvelle forme de danse et met en place des tableaux d’une intelligence et beauté uniques. Un salopiaud car son discours est toujours juste et implacable, dans l’horreur de l’humain », résume-t-elle avant de conclure : « C’est comme dans Voyage au bout de la nuit : si tu ne ris pas, tu es mort ». Nous clignons des paupières après un souper réconfortant au Vercoquin. L’animal effectue un demi-tour et se crampe à mes mollets pour remonter jusqu’au cou. Samedi, les jeunes artistes lyonnais ouvrent leur atelier pour un parcours annuel toujours curieux et parfois d’une haute sensibilité. Je loupe les horaires de visites et atterris, la rétine vide, dans la surboum de clôture de cette journée d’art alternatif. La musique electroclash ou rocky emmerde. L’attitude crypto-écorchée de ces futurs artistes me sort de salle. Leur rébellion n’est pas la mienne. Calmé sur mon lit, j’appuie sur Replay à l’écoute du « Destroy Rock and Roll » de Mylo, remixé par Tom Neville. Clignez des paupières. Dimanche, la tête du serpent se bloque dans ma gorge. Ce jour-ci, ma mère aurait fêté son cinquante-sixième anniversaire. Sa mort s’est tatouée sur ma vie. Alors, dans l’insomnie, je crache. Je crache. J’enfonce mes doigts jusqu’à choper ce mal bien loti. Enfin, je le sors d’ici. Fermez les paupières.

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