Un roman social

« Il y aura Frankie Knuckles mixant sur le dos de Derrick May nu », textote Monsieur H. appelant à le rejoindre pour son anniversaire dans un hangar de Montreuil. Frimeurs, nous zappons l’invitation d’un « si Paris Hilton n’est pas présente, on reste à Lyon ». Et nous saluons Aurélie Haberey, Emma et Cart One à l’apéritif en rallonge offert, jeudi, par le trimestriel Trublyon au Modern Art Café.


Il sera, toute la soirée, question de la taille de nos bites. Un jeune dessinateur est menacé des pires supplices s’il ne se défroque pas devant l’objectif du photojet. David Cantéra voudrait faire croire que le tableau d’Olivier Auguste le mettant à nu sur un fauteuil crapaud « respecte mes mensurations. C’est l’angle de vue, en contre plongée, qui grossit mon sexe ». Entre quelques tentatives de séduction inutiles sur pimpos insensibles, je bise Prousty et l’équipe des Nuits Sonores, à peine remis de leur nuit parisienne à la soirée du magazine Trax. « Nous étions tous comprimés à sauter comme des fous sur le dj-set de Vitalic », fiérace Prousty. Sans jalousie, nous attendrons, le pas excité, le dijonnais star en tête d’affiche de la prochaine édition du festival électro avec, selon des bruits de couloirs hasardeux, Laurent Garnier, le terrific James Holden et quelques trucs comme une soirée No Wave ou un concert de The Fall. Clignez des paupières. Vendredi, des pleins cartons de flyers sur la moquette, Super Pénélope et La Drôlesse revisitent toutes les époques de la House Nation par prises en main de ces centaines d’annonces de soirées sur papier glacé. « Moi, mes préférés sont ceux du Rex Club. Trop beaux », bataille avec « Ceux de La Shampouineuse sont extraordinaires. » Le regard saturé d’images et styles graphiques, je monte dans la mélancolie positive. Clignez des paupières. Je n’aurais jamais pu imaginer à quinze ans, en 1985, ce qui me construit aujourd’hui. Adolescent, je restais enfermé dans ma chambre à écouter, enregistrer, la révolution radiophonique sur la bande FM. Les mégahertz, largement libérés par Mitterrand, me transmettaient la culture musicale que mes parents ne m’avaient jamais donnée. à l’école, je fuyais ces amitiés tissées sans hasard avec mes camarades de classe. J’aimais être seul. J’aime encore être seul. L’envie de danser m’a sociabilisé. La nuit et la musique m’ont fait choisir amis et amours. Jamais le jour, poseur de codes et fabricant d’affections organisées, ne m’a dirigé vers quelqu’un. Mes proches sont souhaités, repérés et choisis dans la bousculade des êtres nocturnes. Le dancefloor d’une disco est mon unique pays de libertés, celles du corps et des rencontres importantes. Alors, assis au milieu de l’appartement d’A Jackin Phreak, tous ces flyers étalés se jouent de mes âges passés et remarquent beaux ou petits moments jamais vides ou superficiels. Clignez des paupières. Thomas Charrondière presse les bières au DV1. Le très vavavoum journaliste étouffe sur la piste compactée par des danseurs turbulents puis frôle mon oreille : « Je sais que c’est ta bite qui est en photo dans Trublyon. » Puis il lève les bras vers le rayon vert striant le ciel enfumé du club lorsqu’il croit entendre un titre de Joy Division technoïsé par Agoria. Au bar, le dj trinque avec une certaine Pauline, écrivaine de « romans à caractère social ». Nous buvons encore de sérieux drinks. Agoria prétend m’avoir vu danser sur son mix « au moins un quart d’heure : entre autres sur LFO. » Je confirme tout en lui répétant que, même si je trouve sa musique chiante, je le sens humainement aimable. Pauline refuse d’être mon nègre dans l’écriture de mon impossible roman sur le cannibalisme rural sous prétexte que « le thème a été tellement traité. » Et Thomas cligne des paupières. Dimanche matin, je cours les afters comme tous ces nuiteux incapables de chuter sur l’oreiller. Dès cinq heures, un monde freaky et sleaze renifle les cabines à baiser de La Jungle. Je m’amuse avec deux ou trois bouches sans vraiment y croire. Juste envie d’observer les hommes en fuite, névrosés du cul ou « grosses salopes » comme les qualifiera Yves dans le foutoir feutré de L’Apothèose. Ce dernier, boss du nouveau spot de l’après-nuit, invite, depuis plusieurs semaines, les insomniaques tarés ou bizarres à s’étaler sur canapé. Mélange de party people étrange et proche de celui qui fit de la Divine Comédie un club d’after mythique. Eulöt, touriste hongrois bien peigné, sourit face à ce manège de petites caillera en survêtements satinés qui chassent le bon pédé prêt à les sucer ou cette fille, pardon, « je t’assure, c’est un mec. » Les couples se perdent en embrassades féroces. Les braguettes descendent à l’étage. L’alcool devient petit-déjeuner excessif. Je tombe dans le sommeil complètement indigne. Me réveille la gorge pleine de tabac sec et des visages abîmés qui boivent encore. Dehors, les gens se pressent sous le soleil de midi. Je marche droit et fier de sortir d’un ailleurs que ces actifs du jour ne connaîtront hélas jamais. Fermez les paupières.

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