I’ve got the brain, you’ve got the law

Stoppé par des poches vides, je ne fais rien de la semaine. La question de l’argent se repose, chaque fin de mois, lorsque mon compte bancaire file sans oxygène dans de dangereuses profondeurs. Il y a encore trois ans, comme beaucoup d’autres, je jouais au riche qui ne l’était pas. Et ne le sera d’ailleurs jamais.


La nuit coûte. Beaucoup ne la fréquentent pas car elle est devenue très chère et ne supporte pas les pauvres. Dans l’obscurité, tout s’accentue, voire se caricature. Nos rapports avec les sujets de société tabous ou abordables explosent : le sexe peut se montrer mais la pauvreté doit rester aux portes des discos. Le pays tourne aussi, en plein jour, avec cette impudeur à parler cul mais l’interdit impérieux de dévoiler ses revenus. La France est un terroir boueux habité par de grands princes trop parfumés. Au restaurant, personne ne demandera un doggy bag s’il n’a pas fini son plat comme peuvent pourtant le faire de nombreux Anglo-Saxons : lorsque l’on sort, on ne compte pas et le pingre est mal vu. Oui, je suis un vrai pauvre qui se la joue snobinard tout en avouant sa fauche en public. Quand je charge un limonadier sur les tarifs pratiqués à son comptoir, il me regarde souvent avec pitié. « T’es pauvre ou quoi ? Si tel est le cas, rentre chez toi », me jettent ses yeux. Clignez des paupières. Les malins sont plus chanceux à Paris qu’à Lyon. Depuis plusieurs mois, face à la crise économique montante et la concurrence énorme entre les lieux de nuit, nombreux bars pratiquent des soldes sur leurs verres : l’happy hour (« un verre acheté, un verre offert » ou « demi tarif sur tout ») est aujourd’hui un sport en vogue dans la capitale. Ici, la Marquise expérimente, le jeudi, la formule depuis septembre 2004 et d’autres clubs l’utilisent depuis des lustres pour remplir leurs débuts de soirée. Mais aucune action massive de mini-prix ne se profile à l’horizon des apéritifs ou de la pleine nuit. Alors, les patrons pleurent que les clients se rarifient en cet hiver et, par tradition, entre décembre et mars. Ils devraient, en sus de l’accueil offert, l’ambiance promise et la programmation musicale, peut-être se questionner sur la cherté de leurs boissons, droits d’entrée et autres vestiaires. Clignez des paupières. Deux stratégies extrèmes s’opposent : pratiquer une sélection naturelle par le fric en rackettant, par exemple, les clubbers de six ou sept euros pour une bière qui fera pisser dans la demi-heure ou faire « du volume » en monneyant doucement ses verres et fixant une entrée gratuite ou symbolique. À La Chapelle, disco qui frime luxe et bienséance qu’elle confond pratiquement avec plouquitude et vulgarités, il faut avoir du courage pour quémander un verre au bar. Là-haut, montée de Choulans, c’est « S’il vous plait ? Veuillez bien m’excuser de vous donner mon argent pour un verre de vin infect à huit euros ». Au DV1, malgrè une porte tenue par des cerbères même pas drôles, se mettre drunky est à la portée de presque tout gosier. Ces deux derniers spots nocturnes adoptent des stratégies commerciales bien distinctes ; la première trie par la thune, au risque de voir ses chiffres chuter le jour où les nuiteux trouveront plus « branché » ailleurs. La seconde ouvre largement ses comptoirs et brassent tous les styles de pratiquants. Par ce « volume », elle génère son ambiance de chaudron magique et entretient probablement de bonnes relation avec son banquier. Clignez des paupières. De plus en plus, Lyon voudrait n’offrir que des lieux « chics » et calmes à ses peuplades de commerçants. Le massmédia local n’accorde les superlatifs « branché » ou « tendance » qu’aux endroits bien décorés et surtout chers. L’erreur de qualificatif tient à ce qu’il refuse de voir que la ville s’est embellie depuis le milieu des années 1990 de bars et clubs mieux agencés et plus « conceptuels ». Aujourd’hui, cela n’a rien d’original ou « branché » que d’aller inaugurer une chouette enseigne locale à moins de souffrir du syndrôme : « De toute façon, il n’y que des ringards ici et c’est mieux à Paris ». La ville n’est plus complexée vis-à-vis de sa professionalisation nocturne. Cependant, elle a encore un long chemin devant elle pour se défaire de l’équation « grosses notes + jolis fauteuils = branchaga ». Clignez des paupières. « I’ve got the brain. You’ve got the law. Let’s make a lot of money », jouit la voix de Neil Tennand sur ce vieux titre des Pet Shop Boys. Serais-je bientôt moins pauvre ? Peu probable. Je n’ai aucun conscience de la valeur de l’argent. Lorsque la boîte à billets crache, je balance dans la journée. Ma conversion à l’euro s’est faite sans aucun repli vers le comptage en francs. Normal, le passage de l’ancien à l’actuel outil de flambe ne pèse pas lourd face à mon irresponsabilité financière. Cependant, ne plus avoir une pièce cuivrée en poche me rappelle à la réalité : tout plaisir, tout confort, tout immatériel, tout se paie. Fermez les paupières.

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