Le bureau des tendances

Il ne neige plus devant la passerelle de La Marquise, jeudi. L’énergie dans mes mains et les pensées fermes, je salue le Prousty qui quitte la soirée masterisée par le collectif Clafooti. Le jeune homme croit décrypter mon article de la semaine dernière ainsi : « Alors ? Toi aussi, tu es un crevard ? » Je ne comprends pas trop ce qu’il entend par « crevard ». Si, la classification sent vaguement une référence à un dossier sorti dans Technikart, à l’époque où le magazine commençait déjà à devenir raté et dispensable. Clignez des paupières.


En cale, le cercle des vendredis 13 s’amuse calmement. Marie et David Cantéra brandissent l’écran colorisé d’un téléphone portable : « C’est notre fils. Il est beau. N’est-il pas ? » Juste en face, ma mine réjouie capte un bel étudiant. Il boit une bière offerte et course, maladroit, deux jupons tout en déroulant son historique : « Je viens de Paris pour une année en science politique. Mon objectif est de faire serveur dans l’hôtel que mon frère doit ouvrir au Brésil ». Sur l’instant, sa détermination à un devenir tout simple me surprend. Pourquoi tant d’études pour finir derrière le comptoir d’un hôtel peut-être moite et miteux ? La question se détourne. Pourquoi vivre dans la sophistication, le désir de savoir ou de grimpette sociale alors que tout aboutira à une vieillesse que seuls de petits gestes essentiels sauront grandir, à une sortie de route immanquable ? Clignez des paupières sur les basses rondes transfusées par l’électro classe des Clafooti. « Inadapté », « souffrant de références troubles et mouvantes », « prétentieux incompris » et « agacé par sa naïveté » sont les mots assemblés qui se couchent dans le texte de mes pensées pas très heureuses du moment. Oui, je dois être un peu de tous ces qualificatifs en bataille. Dès lors, vendredi, après la présentation du programme des Nuits Sonores, au fort Saint-Jean, les gratte-humeurs qui voudraient m’entendre dire du mal des choix musicaux de l’organisation du festival lyonnais restent sur leur faim de déjeuner sur les hauteurs de Saône. « Puisque tout le monde dit que c’est génial, c’est que le monde a raison », ris-je en fumant une cigarette. Clignez des paupières après une tentative d’arrachage du col en fourrure de Flore. Il existe très peu de personnes avec lesquelles je rentre en communion sur des idées d’avenir plus beau, amusant et chargé de sens. La nature ne m’a pas doté d’un cerveau des plus faciles à manier. Pédé, je dois inventer ma vie amoureuse et affective différemment. Orphelin, je dois inventer ma vie familiale et amicale autrement. Ces deux socles bancals posés, je me crois obligé de tout restructurer, de remettre en cause tous les référents. Au final, je me retrouve dans un état d’esprit pas évident à épouser pour un Autre. Alors, du suicide, je me méfie et, à La Fée Verte, débute la nuit dans un costume de péteux qui décide de ce qui se fait, de ce qui ne se fait pas. De toute façon, notre mémoire est tellement courte que toutes les conneries que je peux formuler seront oubliées très rapidement. Un buveur de Vodka Coke s’amuse : « C’était comment, ce matin, le bureau des tendances au fort Saint-Jean ? » Carla échange quelques drinks avec Lionel, grand concepteur de choses culturelles et dandy borderline, qui déclarera une flamme vivace à la plus belle. À la criée, j’insiste pour quitter le lieu au plus vite : « Ce bar est moche et ennuyeux. Je veux voir Krikor ». Clignez des paupières. À travers le pare-brise de la trois-portes d’Emma et Cart One, les flocons blancs éclaircissent l’horizon. Arrivés au Rail Théâtre, nous poussons des petits « youli ! » à l’entrée dans nos matières sensibles du son granuleux et psyché du dj-producteur parisien (photo) en live high quality avec Cabanne. Telle une chaude adolescente fanatique, je confesse à La Drôlesse : « Je veux coucher avec Krikor ». La raison de mon affection me corrige aussitôt : « Je te rappelle que tu devais déjà coucher avec Vitalic ». Nous clignons des paupières quand la salle souriante, mais peu remplie, se vide à 3h du matin. Dans le basement du DV1, nous nous battons pour respirer dans cette cohue générale et excitée par le rouleau compresseur techno mis en marche forcée par Oxia. « C’est normal que je n’ai pas bougé du bar depuis le début de la soirée ? En fait, je pense que la musique ne m’appelle pas », répond justement Barbara au set monobeat et bourrin du Grenoblois. Emma écoute, à demi drunky, mon discours sur le branchaga. « J’ai envie de danser sur des balanceurs de musiques pointues ou branchées : krikor, Maurice Fulton, Abe Duque, James Holden, Scissor Sisters, Ewan Pearson et ce genre de productions innovantes. À Lyon, ce trip musical n’intéresse pas beaucoup de personnes ». Devant La Jungle, en légère fatigue, elle clora cette si belle nuit par un moqueur : « Dis ? En fait, le bureau des tendances ? La Mode ? c’est toi ? » Je ferme les paupières après une dernière provocation peu sérieuse mais nécessaire à ma survie d’idiot : « évidemment ».

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