Les fesses rondes

Si j’habitais Paris, j’occuperais une chambre de bonne sous les toits. Je grimperais sur un escabeau pour atteindre une petite fenêtre ouverte sur la place des Vosges. Ce serait bien. Clignez des paupières. Mercredi, ma favorite dort protégée, sur tout son périmètre, par des grilles noires majestueuses. Les rues voisines n’agitent plus que de vieux prospectus réveillés par un vent frais. Les immeubles éteignent leurs ombres au fur et à mesure que leurs fenêtres se couchent.


Au Duplex, les hommes draguent en anglais ou espagnol. Des copinages de semaine entre touristes ou professionnels de l’indépendance, je gourmandise ce lieu unique pour gays lettrés même si leurs attitudes transpirent tout autant la caricature : aux butches manucurés et travelotés en bêtes viriles que l’on croise dans le Marais downtown, les habitués du Duplex orgueillent l’intelligence trop revendiquée de photographes, journaleux, modeurs ou publicitaires. Clignez des paupières. Un moustachu passe la tête dans chacun des boxes à baise du QG bar. Son ventre nu rebondit sur sa bite au repos. Ses jambes courtes tendent un cul flasque au premier serial fucker venu. J’observe la ronde sexuelle des consommateurs de chair. Et, planté tel un cow-boy au milieu d’un chemin désert, je laisse les duettistes affamés s’approcher, renifler ou solliciter une place dans mes yeux avant un oneshot dans un recoin du bordel. Après avoir suggéré une bataille possible à cinq d’entre eux, je me place dans l’ombre et attire instantanément ces recrutés. Jeu de partouze amusant raccordé à un sentiment de puissance insensé et stupide. Clignez des paupières. Jeudi, Lyon est en gare. Nous débutons notre siège du DV1 lorsque Seb Broquet et Nick V mixent des classics pour un dancefloor éclairci. Nicolas Stifter m’incite encore à l’écriture d’un roman qui ne verra certainement jamais le jour. Je ne suis pas un ambitieux. Quand j’aurai une indigestion de l’humain et de tous les excès urbains, je prendrai retraite « à cinquante ans, dans un chalet en moyenne montagne avec trois ou quatre chiens bâtards – c’est un âge qui arrive très vite. Il faudrait peut-être prévoir un minimum pour assurer ton confort matériel », pointe juste Nicolas. Clignez des paupières. « Celui-là est pour toi », assure La Drôlesse au comptoir de la disco. Le gentilhomme se prénomme Clément et magnifie ce regard faussement innocent et appelle fort à une tentative de séduction. « Je ne suis pas gay même si beaucoup de mes connaissances le sont, même si je suis déjà allé dans des sex-clubs comme La Jungle ou Le Premier Sous-Sol », tempère le courtisé, qui, très vite, deviendra courtisan de La Drôlesse. Clignez des paupières. Dans le feutré freaky de L’Apothéose, Claire Carthonnet fait une entrée diurne et me smacke les lèvres. Sébastien voudrait mixer ses disques sur le piano alors qu’un collectif de trance goa se cramponne à une bande-son fatigante. Clignez des paupières. « Tu peux tout casser si tu as de la force dans les bras », propose un couple perché sur un tapis de briques rouges. Vendredi, Olivier décroche la crémaillère de son appartement en voie de destruction. La chaîne hi-fi pousse un titre de Motorbass à son maximum et les drinks collent aux doigts. Super Pénélope n’a pas la forme. Z2 se coiffe d’un bonnet en laine écru avec pompon en mèche comme si un départ vers le sommet des pistes semblait imminent. Puis Michel Essertier nous salue en plein clignement de paupières. À L’Ambassade, la nouvelle star française de la house-music soulful, Franck Roger, nous replace dans les mid-eighties grâce à un mix sophistiqué de vieux classiques garage et early house. Nick V. trouve le dancefloor « trop bourgeois et coincé » avant de cligner des paupières. Samedi, à l’entrée du DV1, un kid gay conseille à un refoulé du club « d’aller se relooker chez Madigan : c’est pas cher et tu pourras faire un peu plus mode. De toute façon, il faut avoir les fesses rondes pour rentrer ici. » Dans le basement, entre deux Get Perrier, Céline et Malik présentent leurs nouveaux projets de high clubbing après l’implantation réussie des soirées Divine à Lyon. Nick V. lance l’invitation pour sa prochaine Otra Otra parisienne, le samedi 2 avril, qui retrouvera le cadre merveilleux de La Boule Noire (salle située sous La Cigale) alors que Jennifer Cardini excite les corps et énerve le cerveau dans une montée de sonorités progressives et rudes. Clignez des paupières. Aussi vulgaire qu’une Arletty sur le pont, elle hurle aux mecs avachis sur les canapés : « Bon, si vous voulez dormir, rentrez chez vous. Moi, je veux des bites ! Allez ! Ramenez-vous ! » Cette habituée de l’espace baisodrome, en étage de L’Apothéose, se blottit contre un petit caïd en coma dans un survêtement pas assez satiné pour se la jouer menaçant et intouchable. Enfin, elle se tait et entreprend l’intimité de sa proie. Je ferme les paupières et tombe dans un long sommeil indigne, un bodyguard assis au sol et dégrafant mon pantalon.

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