Au lit

Jusqu’où peut-on aller dans la maltraitance de son corps ? Jusqu’à ce qu’il rejette tout d’un bloc ou s’arrête par accident. Pendant cinq jours, je ne fais rien. Je dors et ne veux plus bouger. Il n’y a rien d’alarmant dans mon immobilisme passager si ce n’est quelques pensées en pousse sur un terrain ravagé par la fatigue. Pas bien claires. Pas très pertinentes.


Pas drôles non plus et qui toucheront les fidèles lecteurs de cette rubrique dans cette perception, agaçante, que j’écris mieux le mal être que la folie douce. Parce que mes excès nocturnes avanceraient superficiels, répétitifs ou sans intérêt alors que mes questionnements, ô ceux-là, seraient beaucoup plus touchants et bien écrits. Désolé pour eux mais je ne suis pas mort ou sur la corde raide. Merde à eux car ma vie sexuelle et nocturne est tout aussi sensée que mon mental masturbé. Clignez des paupières. Ce présent écrit ressemble, trait pour trait, à ces rares entrevues avec ma psychiatre : lorsque je n’avais aucune matière à lui vendre, j’introspectais avec elle en versant dans des dires vagues. Clignez des paupières. Il faudra un jour prochain que je soigne mon physique un peu plus, l’intérieur comme l’extérieur. Il ne suffit pas d’être persuadé de ne pas avoir besoin de porter les dernières coutures de Dries Van Noten parfumées au Guerlain pour vivre tranquille. Quand même. Je traîne cette parka verte de caillera démunie depuis quatre ans. Clignez des paupières. Mon rythme biologique part en vrille : je dors peu et mal. Fume beaucoup. J’enfile les drinks et mange quand l’estomac signale qu’il faudrait, peut-être un peu, s’intéresser à son rotor. De là à faire du sport tels ces crétins imaginant que leur bonne et saine forme est un bonus pour une longue vie, il y a plusieurs foulées que je refuse de parcourir. Clignez des paupières. La solitude est ma meilleure alliée mais aussi la plus dangereuse. Je ne ressens aucun besoin vital des autres. C’est embêtant. Le besoin de curiosité et d’excitation nécessite un aller joyeux vers autrui, un regard demandeur. Être avenant. Pardon ? Oui, être avenant. Clignez des paupières. Je n’ai aucune ambition sociale ou affective parce que le pouvoir (dans sa charge symbolique de puissance) est un étranger. Le pouvoir est chassé par l’handicapé du relationnel qui désire trop être aimé et ne sait pas comment s’y prendre. Clignez des paupières. J’ai peur d’être aimé. Souvent, je suis violent avec celles et ceux qui veulent me donner. Je crains trop de perdre pour me laisser gagner. C’est un réflexe de petit con, du marqué au sang par la mort et la pourriture de mes géniteurs enterrés à la va vite dans le coin d’un cimetière en pente. Refuser l’amour unique et familier. Repousser l’être qui voudrait occuper la place de ces chairs que je ne peux plus revoir et ne veux plus ressentir. Clignez des paupières. Lorsque beaucoup misent sur des photocopies peu fidèles d’un original non reproductible, je m’échine à ne plus recroiser mon passé. Pas facile d’inventer des relations singulières qui ne rappellent rien de douloureux ou de déjà connu. Clignez des paupières. Je n’ai pas d’ambition mais des prétentions. Il est plaisant de jouer son crâneur, d’agir ou d’écrire sans douter et, surtout, sans retenue prématurée face aux éventuelles conséquences et jugements. éviter, à tous mots, de faire dans le tiède. Une carapace comme celle du frimeur ne supporte pas la demi-mesure. Les grands idiots sont ceux qui n’arrivent pas à être à fond dans leur personnage et s’excuseraient presque d’en faire un peu trop. Clignez des paupières. Ce serait amusant que les duels armés reviennent à la mode. Un dehonoré jetterait son verre à la gueule du courtisan reluquant sa maîtresse officielle d’un peu trop près. Puis, il lui donnerait rendez-vous sur les berges de Saône au petit matin suivant pour qu’ils s’entre-tuent. Les modernes diront que nous ne sommes plus des sauvages, la société devenue évoluée et sophistiquée. La société est surtout cynique et sans honneur. Elle manque aussi cruellement d’audace. Clignez des paupières. En plein rêve, Gary Cooper galope sur un pur-sang noir au milieu de la foule sur rue de la République. Il mord dans un beignet et se moque d’une femme en charge de trois sacs shoppineurs en papier. Hemingway prend, nu, un bain de champagne dans la fontaine Bartholdi et insulte trois ploucs assis à la terrasse d’un café. Franck Sinatra partouze dans une chambre d’hôtel à Saint-Jean et demande à la réception un souper pour 3h15 précises. Alors, je me réveille, transpirant mais souriant. Traîne jusqu’à la cuisine et attrape un verre. L’aspirine descend dans le pied. Je bois lentement. Dehors, la nuit ne m’attend pas. À l’angle de fenêtre, la lune, presque ronde, me salue. Elle est seule et pourtant se porte toujours aussi bien. J’éternue avant de fermer les paupières et redormir avec mes héros. Demain, tout ira bien.

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