Blasphèmes

Des haut-parleurs nus voltigent en toupies folles au-dessus des têtes. Les membres battent de complaintes bestiales ou chants bourdonnés. En ronde perpétuelle, un vidéoprojecteur course les murs et imprime une plume encrée traçant une ligne noire sur une peau claire. Jeudi, je reste planté, là, au milieu de ce tourbillon instable mis en place par Ann Hamilton dans une salle de La Maison Rouge, centre favori d’art contemporain.

 

 

Une deuxième installation suinte l’odeur de cette toile de jute militaire suspendue en tente de campement et doublée d’un tissu doux et rose. Flirtant avec le sol, des bouches de trombones accouplées en duos cuivrés diffusent des paroles de femmes suaves et pénétrantes. L’exposition « Phora » de l’Américaine perturbe le champ de la perception des voix et magnétise jusqu’à obsession. Clignez des paupières. Au Palais de Tokyo, rien à voir d’artistique. Cependant, nous vidons nos gobelets de bière au bar à l’occasion de la pré-soirée Nuit Sonore, escale promotionnelle du festival dans la capitale. Beaucoup de Lyonnais ou « ex » s’enferment dans une salle obscure et assistent au live sur batteries électronisées de Chewbacca. Trop agités pour écouter studieusement les expérimentations des groupes présentés, nous chahutons dans « Jurassik Pork » d’Alain Séchas, exposition à observer dans le noir total et qui ne présente aucun autre intérêt que celui d’un jeu collectif avec nos lampes-torches. En pleine chorégraphie clonique de Dark Vador en pointe avec son épée lumineuse, Stéphane rigole : « Si l’art existe, ce n’est pas ici qu’il est visible ». Denis imite la chauve-souris noire qui bat des ailes au centre de la pièce avant de courir dans le non-sens. En pleine lumière, nous saluons Blandine Chrétien, Le Prousty et Vincent Carry et ignorons ceux qui se travelottent en Parisiens d’un jour et souhaitent oublier leurs origines provinciales. Ainsi analysait clairement un ex-Lyonnais : « Lorsque le mec arrive à Paris, il fuit souvent sa ville natale et n’a plus envie de reconnaître son passé de villageois. Du coup, il évite de parler à ses anciens potes. » J’explique à Fabien « qu’à Paris ou ailleurs, j’adopte toujours la Règle des Deux Pas (RDDP) : si j’aime bien une personne, je peux effectuer plus de deux enjambées pour aller la saluer. Dans le cas contraire, c’est à l’autre de se bouger. » Le réalisateur valide cette attitude de péteux définitif puis cligne des paupières. Rue de Rivoli, une foule joue des mèches bien crêpées pour se défiler du lot des communs clubbers et ouvrir La Johnson, soirée de grande frime pour porteurs de carte Black. En manque d’imagination pour griller tout ce monde, Monsieur H. talonne de sourires polis et nous descendons, en moins de trois minutes, l’escalier central de La Scala, nightclub formidable. Des bâtonnets de lumières rouges se reflètent au plafond brillant. Les lignes de petites diodes lumineuses grimpent aux étages en dégradés synchroniques. « On se croirait à Las Vegas », sirote Yoko au milieu de dizaines de top models trafiquées par une beauté absolue. 2 Many Djs mixent leurs habituelles bâtardises électro rocky et nous clignons des paupières. Au Rex Club, Nuit Sonore pousse le matin tôt. Agoria abuse de la provocation et sourit : « Tu n’arrives que maintenant ? C’est une chance pour toi car j’ai fini de mixer ». Derrick May endort les corps et je n’arrive toujours pas à aimer cette disco trop « bible musicale » pour se vivre dans l’amusement. « Il faut venir ici défoncé et à 4 heures du matin pour que ce soit drôle », me rassure Thibaud avant de cligner des paupières. Vendredi, Le Bimb et Dimitri veillent le grand soleil en terrasse du Café, spot branchouilleux et fréquentable. Le couple profère une série de blasphèmes : « Le prochain pape sera italien et aura la gueule de Mastroianni. Il organisera des messes avec sacrifices de jeunes enfants, roulera dans une Lamborghini blanche aux rétroviseurs en or sertis de diamants, inaugurera les festivals de cinéma gay à travers le monde dans sa robe redessinée par Castelbajac ». Clignez des paupières. Après un dîner thaïlandais en compagnie de Nolwell et Nick V, il est temps à actions sexuelles entre les pédés sensibles du Duplex et les excès de défrocage au QG bar où un serial fucker jouit des coups de lattes donnés par un sadique bandé de cuir clouté. Clignez des paupières. Samedi, le squatt rénové du collectif Buro, niché en fond de salle d’un troquet, concentre la branchaga locale. Fabien classe mes accrochages affectifs : « Celui-là, je le verrais bien poser nu pour Butt Magazine. Celui-ci porte une chemise japonaise : ça sent le modeux plein de fric ». Place Colonel-Fabian, Sam stoppe un taxi et nous nous précipitons dans le backstage de La Boule Noire pour la soirée vavavoum, Otra Otra. Entouré de jeunes minets, Didier Lestrade excède dans son statut de père-poule protecteur. Monsieur H. boit un grand verre d’eau avant d’entrer sur la piste de danse et transpirer sous les pixels d’une boule à facettes géante. Nous coursons la plus belle moustache de cette grande nuit jusqu’à ce que je tombe dans le lit d’un Andrea doux et attachant en fredonnant « It’s All Right » de Sterling Voice, anthem terrifiant et idéal pour fermer les paupières.

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