Je suis le maître

Alors je cours sur l’eau en perles sur le champ de hautes herbes. Mon chien marque un arrêt près de la barrière en bois vermoulu et, depuis longtemps, étouffée par du lichen odorant. Une patte hors de cette humidité matinale, il n’a pas son pareil pour se statufier et observer tous mes gestes.


Je frappe la main droite sur ma cuisse, il accourt jusqu’à plaquer ses deux coussins doux contre mes épaules. La langue chercheuse passe sur mes joues comme une brosse chaude. Je me laisse tomber dans le vert mouillé et bataille avec l’animal. Ses mordilles pourraient se transformer en morsures mais, voilà, je suis son maître. Ouvrez les paupières. Regarder très loin vers l’arrière pour imaginer le potentiel de l’avant. L’histoire ancienne s’écrit sur un parchemin de belles naïvetés, de chimères refoulées et de montagnes capsulées de sucre glace qu’enfants, nous essayons de gravir sans vertige. Trentenaires et plus, où en sommes-nous ? Clignez des paupières. Mercredi, un violent échange familial révèle ce qui pèse toujours un peu. Cette co-sanguine Périgourdine me parle comme à un gosse parce que je n’ai ni enfant ni épouse embagousée. Comme si le fait d’être célibataire libre me figeait dans l’immaturité, voire me qualifiait pour la classe des frivoles irresponsables à qui il est impérieux de fournir, sans cesse, un guide de bonne vie. Jusqu’à 27 ans, la pression est forte pour que chacun trouve sa moitié et fonde le bienheureux foyer. Après ? C’est trop tard. Condamné à être un incompréhensible ado attardé refusant, audacieux, la descendance qui lui assurerait une mort de vrai adulte. Clignez des paupières. Qu’ils se la gardent, leur vie rangée dans une boîte en carton-pâte. Clignez des paupières. Jeudi, l‘institut d’Art contemporain vernit l’exposition Enter your dreams, entre-accrochages de jeunes artistes lyonnais. Entre la table de ping-pong tubulaire de Laurent Perbos et l’architecture fragile de Louis Theillier, toutes les autres installations présentées se répondent avec cohérence et en référence touchante à l’enfance. Une nostalgie positive naît sans que l’exposition ne soit pour autant renversante. Le trop-plein de connivences dans le recyclage de la culture adulescente réveille plus qu’il n’excite. Clignez des paupières. Dans la cour du centre d’art, Carla deale des barrettes de mémoire pour son vieil iMac alors que la Drôlesse et Cécile Paris Chaffard partagent quelques drinks avec Céline et Malik, organisateurs de soirées Divine. Toujours pas guéries de leur wannabe-attitude, les deux demoiselles, secourues par Emma, nous reclonent en stars du cinéma hollywoodien. « à Sonar, je ne serais plus J.Lo mais Beyoncé. Toi, tu veux toujours être Ruppert Pervert ? » me questionne Emma. Ne sachant pas trop qui je suis, alors, oui, pourquoi pas. Clignez des paupières, encastrés à six dans une voiture miniature pour un retour en Presqu’île. Sur les marches en grimpe vers La Grafisterie, un vieux tube énervant de Brassens roule jusqu’à la rue des Capucins. Le squat « underground » se mure de ces dessins minimalistes et photographies ultra-urbaines qui ne surprennent plus personne. François Kanardo photoshoote les pieds de Cécile Paris. Nous végétons, sans une larme d’alcool, sur un canapé déchiré et faisons face à un dj en passe-passe avec ses vieux vinyls, tels des couch-potatoes en visionnage d’une série Z. Puis, clignons des paupières. Vendredi, mon corps est tendu dès la sortie du lit. Une journée qui aurait dû réduire la semaine à six jours. En échappé, j’accompagne la Drôlesse à la rincée de champagne offerte par le Ninkasi Kao pour fêter sa fin de saison. Thierry Pilat, maître de cérémonie, trinque avec les corps de rockeux et peopleux accrochés au bar. Cricri prétend avoir été chargé sur mon défunt blog. « Je ne passerais pas autant de temps à parler et à déconner avec toi si je ne t’aimais pas », corrigé-je avant d’imaginer la fin du monde avec Thierry Pras. Contrairement au retour des valeurs seventies actuelles, je parie sur une société calquée sur les années trente, celles où les fortunés se roulaient dans leur argent tandis que les miséreux se dirigeaient vers des dictateurs monstrueux. Thierry se veut plus positif et croit au grain de sable qui fera repartir le monde dans le meilleur. Clignez des paupières. En suite du concert scotchant de Notwist, nous flashgordons au DV1 sévèrement drunky. Mika serre Cart One de sourires dragueurs quand A Jackin Phreak se remue sur le dancefloor uniquement sur les titres acid house mâchés par Cosmo Vitelli. Clignez des paupières. « Il y a des gens qui baisent dans les toilettes », s’étonne une petite frappe à l’étage de L’Apothéose. « Ce ne sont pas des toilettes mais des cabines », lui prend la main un serial fucker avant de s’enfermer dans une boîte à baise. Fermez les paupières, le coeur déjà au Sonar Festival de Barcelone. Peut-être n’en reviendrai-je pas mort.

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