Danser jusqu’à ce que mes mains touchent un dieu

J’aurai tout fait pour partir en Espagne : covoiturages entre amis, cinq trains pour un aller, auto-stop au péage de Vienne, et, cette année, jambes ficelées dans un bus-poulailler. Le pèlerinage pour le Sonar Festival de Barcelone mérite petites peines et soudaines audaces. Clignez des paupières.


Mercredi, un taxi noir et or me dépose devant l’esplanade de l’Institut français, centre culturel dans lequel Isabelle Laurent et Wolfgang Spindler tiennent auberge lyonnaise jusqu’à la Fête de la musique avec un Soup’mix au pistou énergisé par dj Flore. Nous brûlons des cigarettes et échangeons rires nocturnes avant un bon sommeil, le dernier. Clignez des paupières. À l’extérieur du Macba, dos aux promoteurs de soirées et vendeurs de bière, des grapheurs actionnent les bombes sur une muraille de tôle. Jeudi, au bleu total sous soleil plat, l’herbe synthétique du musée d’Art contemporain laisse pousser quinze mille electro-addicts venus du monde entier. À peine en piste, un club-kid casqué d’un masque de chiot en peluche nous tire une langue d’assoiffé. Deux bimbos en robe du soir fleurie sucent le micro d’un reporter-cameraman quand le bar pro débute le marathon musical à coups de drinks en chaîne. Clignez des paupières. En délocalisant une de ces six scènes à l’extérieur du site, le festival n’échappe toujours pas au raz de marée humain. L’accès au live réussi de Booka Shade ou à la cuisine sonore indigeste de Matthew Herbert ordonne patience et respiration limitée. Le Bimb et Dimitri s’en accommodent, trop heureux de frimer à proximité d’Élisabeth Lebovici en compagnie du staff Otra Otra. Clignez des paupières. En pleine soirée, le trop-plein sera le même au Razzmattaz. Les glandeurs de TTC scotchent Emma et Cart One sur la piste pendant que La Drôlesse grimpe en étage et rentre dans l’enveloppe planante et finement collante du live à frissons usiné par Nathan Fake. Les écrans d’images électrocutent un Mickey Mouse squelettique et font hurler dans un mégaphone pailleté un voisin de transpiration. Avant de cligner des paupières, nous perfusons dans nos jambes un venin d’insomnie shaké par Richard X en jeu amusé avec mon objectif photo. Vendredi, les ballons rebondissent au-dessus d’une vague de têtes et de bras tirés vers Miss Kittin. La star grenobloise triture sa voix sexy en machine robotique et nous fait suffoquer dans l’extrème chaleur. Au Red Bull Lounge, nous découvrons le duo allemand Popnebo & Dadableep en adorable prestation groovy et vavavoum face à une armée de jambes moites et en déraison. Clignez des paupières. Impossible de s’évader de cette caisse sonore lourde, à détruire les oreilles et renverser un mur léger. À Montjuic, Chemical Brothers nous pose sur une autoroute folle et imposant la danse. Plus loin, James Murphy raconte avec tant d’intelligence ce qu’est la dance music que nous poussons des « Youli ! » amoureux. Clignez des paupières. « C’est la salle lesbienne et gay », sourit Le Bimb dans l’attente du concert de Le Tigre. Les trois féministes inventent un « Abba rock » qui provoque l’hystérie d’un groupe de Japonaises, le nettoyage dentaire d’une junky à la cocaïne et des sauts aériens sur un Deceptacion à pleine guitare. « Il faisait moins le malin en marchant dans la neige avec Björk », commente Dimitri devant The Soft Pink Truth en performance porno-con électroniphiée. Clignez des paupières. Au bar pro, au regard des gueules défaites, on se questionne afin de savoir si le staff des Nuits Sonores a dormi depuis son arrivée. Vincent Carry s’exalte : « Tu as loupé la rencontre entre Miss Kittin, Laurent Garnier et Depeche Mode. » Puis, nous courons danser jusqu’au matin, puis, clignons des paupières. Samedi, en discussion avec Neneh Cherry, Emma fait sa crâneuse après avoir été « matinale » pour assister au live des seuls Lyonnais programmés, Paral-lel. Notre fatigue presque invisible nous assoit devant Hot Chip à observer ce fashion world en décomposition diurne. Clignez des paupières. Trente mille courageux s’encastrent dans les salles de Montjuic pour le grand final. Immense final : hypnotique LCD Soundsystem sur La Drôlesse. Miss Kittin en pilonneuse du buste de Christian Jeulin. Infection de mon sang par les boucles acid et beats cisaillés du génial Luke Vibert. Incendie général aux pieds d’Emma et Cart One par Ellen Allien. Enfin, je danse jusqu’à ce que mes mains touchent un dieu lorsque la folie s’empare du public sous pilotage hallucinogène de dj Diplo, terreur de sonorités ragga chahutantes avec des standards pop qui feront fumer de rire les De la Soul et se lover M.I.A. (photo) sur le dancefloor. Au grand jour, nous soufflons le sable balayant l’anti-Sonar, espace mad-maxien dressé de caravanes chargées de soundsystems hurlants et hanté par des dizaines de milliers d’insomniaques. Certains d’avoir trouvé notre paradis au milieu de l’inhumain, nous fermons les paupières : « Nous signons direct pour l’an prochain. »

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