Les gosses

Chaque juin cède au milieu. En boucle annuelle, ce mois égrène ses derniers jours douloureux : habituels retours de Barcelone pour une déprime post-Sonar. Habituels bigoudis en acier coupant roulés dans la masse cérébrale et saigneurs d’ennuis financiers brûlants. Rien ne va plus. Clignez des paupières.


Mardi, l’oubli du mauvais passage se trouve sur la terrasse du Modern Art Café. Une piste d’athlétisme longue de dix mètres, un bassin d’eau à court niveau et un podium pour remise de médailles délimitent un stade olympique de poche, où les gradins sont tables à boire et à rire des idioties du collectif PMP. Indoor, les compétiteurs (plus alcooliques que sportifs) se boxent sur un ring, des mains géantes de mousse tendre en gants de frappe. Le Goldenboy se bat comme un petit diable dans son moule-burnes de Lycra noir et crie trop souvent victoire. Dans ce championnat pour tricheurs, Helena Roche rentrera aux vestiaires avec un diplôme sans valeur et David Cantéra sera incapable d’arbitrer ces jeux menés par des dopés aux chips et à l’alcool fort. Clignez des paupières. Jeudi, Christian prend table au Café 203 et régale de ses Bear’s parties expérimentées sur les toits d’hôtels à San Diego : « Les mecs étaient tellement sexy que je ne savais plus lequel draguer », lape-t-il sa bière. Je prétends, peu sérieux, que la mode des hommes poilus et costauds fera place à la zoophilie lorsque l’homosexualité sera devenue trop commune. En sortie de la projection du documentaire effrayant The Gift, A Jackin Phreak et Didier Lestrade détournent nos digressions libidinales pour des échanges passionnels. « Comme d’habitude, il a fallu que je les insulte. Cette fois, c’est juste la manière qui a changé : je les ai assommés tout de suite », s’ulcère le fondateur d’Act Up après son grand oral anti-barebacking (contamination volontaire au VIH, ndlr) devant les membres mous d’associations de lutte contre le sida. J’écoute respectueusement Didier s’extrêmiser sur le mortel fléau avant qu’il ne qualifie le clubbing actuel comme « formaté, interdisant la surprise, où l’élite musicale ne sait plus trop ce qu’elle veut et ne peut plus s’amuser sans se droguer en buvant du champagne ». Nous relaxons les échanges par plaisanteries sur la 4L bordeaux lustrée de cet homme-icône qui m’éduqua à la house music lorsqu’il écrivait dans Libération, qui initia les gays à la lutte virulente contre le sida avec Act-Up, et qui, après les mythiques soirées KABP, inventera les Otra Otra. « Effectivement, tout nightclubber ou pédé lui doit reconnaissance », finit A Jackin Phreak après avoir accompagné Didier à l’immonde Pizza Pino de Bellecour. Clignez des paupières près de la chaufferie en sous-sol du Motor Men Bar où un serial fucker, mains et cou cadenassés au grillage, attise l’érection de son partenaire défroqué. Vendredi, le trajet pour l’Apéro RTT, mis sur les hauteurs de la MJC Duchère par la compagnie Là Hors De, active la mélancolie. En revenant sur mon adolescence banlieusarde, chaque regard sur morceau de quartier réveille un souvenir : le quotidien dans un F4 avec mère et faux père, les tentations à fuguer en compagnie du beauceron en laisse, les larmes de jeune con sans repère qui hurle ses peines au balcon d’une barre d’immeuble. Ici, c’est chez moi. Ainsi, lorsque Nathalie Veuillet ouvre la porte du premier appartement à résidence artistique, la visite du lieu n’est que révision rapide d’une géographie parfaitement connue. Nous buvons plusieurs drinks puis une montée d’ascenseur ouvre un onzième étage en plongée sur une couverture lumineuse sur la vie d’en bas. Clignez des paupières. Samedi, la Mercedes stoppe sur le quai du port édouard-Herriot. Isabelle Laurent et Wolfgang Spindler conduisent Emma et Cart One jusqu’à embarcation sur La Plateforme (photo). Le soleil vient à peine de pointer son grill rôtisseur derrière les boxes montés en Lego près du canal. Nous posons pied sur le bateau qui, d’un projet sur papier vieux de cinq ans, n’a plus rien d’un mirage : allongé sur quatre-vingts mètres de splendeur rouge et blanche, le pétrolier invite à une croisière mémorable pour Jazz à Vienne. Comme des gosses intenables, nous assistons à la descente des eaux pour un passage d’écluse puis courons vers la cabine du marin en poigne avec le gouvernail et poussant les vagues à toute allure sur le Rhône. Le capitaine Anthony Hawkins est tendu. Robert Lapassade réinvente l’histoire des bords de fleuve. Nous mouillons tous au plaisir d’être tête dans le vent jusqu’au bon port. Clignez des paupières. En fin d’après-midi, Patrice Armengau m’accompagne dans les hauteurs de l’Opéra à l’occasion du Jour O. Dominant les corps des muses, je bloque sur l’initiation olfactive offerte par La Route des épices où les nez se collent au curry ou fleurs de citron dans un jeu collectif et amusant. Au Péristyle, nouvelle résidence estivale pour âmes sensibles, le ballet des serveurs sur le damier de tables rouge glacé clôt cette si belle journée d’oubli. Fermez les paupières.

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