Un dos comme planche à couteaux

Une étoile sort du lit et se penche au bord du ciel bleu nuit pour scruter un théâtre antique depuis sa fenêtre. La tête en l’air, mes songes s’envolent volontiers vers sa torche curieuse. Peut-être l’astre entend-il ce doux chant des sitars qui apaise un public en religion avec Ravi Shankar. Mercredi, notre première sortie aux Nuits de Fourvière fige le temps dans le paisible sans nuage.

 

 

Par hasard, je suis assis sur ces vieilles pierres, chemine entre les vibrations indiennes pour faire taire le vacarme qui tape au ventre. Clignez des paupières. Seulement deux minutes après la fin du concert, une averse nous bouscule tous en direction d’un impossible abri sec. À descendre la colline sous un courant d’eau froide, des cheveux pleurent sur les joues et des T-shirts se gluent aux poitrails ventés. Emma, Cart One et Christian Jeulin se sèchent à la bière au Voxx et projettent des départs pour des fêtes lointaines au Pantiero Festival à Cannes ou, dès le week-end arrivé, aux Eurockéennes de Belfort. Clignez des paupières. Je suis absent. À l’intérieur avec mes pires ennemis. À l’extérieur avec le regard qui voudrait fuir ou, au moins, esquiver les ennuis. Je tombe dans la profondeur boueuse par naïveté et négligence. En faiblesse, il m’est impossible de jouer le crâneur public ou le baiseur sans âme. Pas le goût. Trop assommé. En milieu de semaine, la famille sonne sur le portable. Elle voudrait que je culpabilise de mon absence au naufrage général qu’elle s’active à provoquer. Elle voudrait que je regarde sa mort en face. Merci, mais non, j’ai déjà bien donné dans les funérailles pas nettes. Clignez des paupières. Les chers amis utilisent mon dos comme planche à couteaux. Devrais-je leur réserver un fils de ces rancoeurs qui meublent tant l’esprit de ceux qui ne peuvent vivre sans la dualité entre les aimables et les détestables ? Déceptions et erreurs se retournent toujours contre moi. Incapable de vouloir du mal à l’autre. Pas le temps. Bien trop marqué par l’histoire passée pour oublier ce bon réflexe d’autodestruction évitant de reprocher au voisin son sale comportement. Je ne tuerai jamais. Me tuerai sûrement. Clignez des paupières. Vendredi, les journalistes ne sont pas les bienvenus dans la salle du conseil de la mairie du 1er arrondissement. Une table ronde, en huis clos, tentera de calmer les forces de l’ordre qui se défoulent depuis plusieurs semaines sur les établissements nocturnes et particulièrement les plus « gay-friendly ». Yves de L’Apothéose racontera, plus tard, une descente de police dans son nightclub « où ils étaient dix-huit plus les pompiers à boucler le bar. Six d’entre eux ont fait irruption dans ma chambre, m’ont réveillé et demandé de mettre une serviette sur la tête pour répondre à leurs questions. J’avais l’impression d’être victime de la Gestapo. Tout ça pour une fille que j’aurais séquestrée, moi, qui n’en ait rien à faire des pouffes, aussi gentilles soient-elles ». Déjà, il y a une semaine, Stéphane V. témoignait : « En sortie d’after, les flics m’ont suivi du club jusqu’à l’ascenseur de mon immeuble. C’est assez surprenant de te retrouver devant ta porte avec des mecs qui te questionnent, alors que tu es un peu ivre et ne pense qu’à dormir. » Ce western sauvage où la justice devient difficilement compréhensible touche régulièrement le DV1 et les Café 203 mais également les clients de bars gay, traités sans grands égards lorsqu’ils ne sont pas victimes de plaisanteries homophobes de la part des bleus. Bienvenue dans une ville sécurisée. Clignez des paupières. Même en fumant Merit sur Merit, La Drôlesse se moque de me voir « sportif » sur un Vélo’v lorsque nous pédalons vers la rive gauche pour s’apéritiser dans le local du collectif Dopebase. Comme chaque premier vendredi du mois, les Freedaes nous détendent sur deux vieux fauteuils près de la bulle à mixer. Dj Poulet travaille sur son projet-performance de « magasin Poulet dans une galerie d’art où les visiteurs pourraient acheter toute une gamme de produits à mon effigie ». La Drôlesse ébauche plusieurs idées entre deux drinks dont un Pbook « où la pomme lumineuse serait remplacée par un oeuf ». Clignez des paupières. Un Outhouse de Nathan Fake (programmé ce vendredi 8 juillet dans le basement du DV1) dans les oreilles m’encourage à rejoindre la piste de la rue Violi. Se perdre dans la danse sera toujours réconfortant. Sascha Funke ne répond qu’à moitié à mon envie. Sa musique est trop froide et minimale pour pouvoir s’échapper avec les seules nappes aériennes ou trancy saupoudrées par le Berlinois et flottantes au-dessus de nos corps. Clignez des paupières. Sans trop y croire, je joue le méchant dans une cabine de La Jungle, bordel en chute de bonnes chairs et en passe de devenir sinistre. « Que fais-je ici ? » regardé-je ce type même pas excitant qui pose main sur queue. J’interromps le processus habituel de la baise verticale, me reboutonne et ferme les paupières.

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