Et personne ne le sait

Maintenant, je sais. Lorsque mon corps sera déchiqueté et brûlé jusqu’à velouter les doigts de sa cendre froide, il partira sur un rocher basquais. Un groupe de manteaux noirs s’avancera près de la falaise quelque part entre Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Les uns pleureront. Les autres seront juste témoins et, pour l’occasion, inquiets sur leur propre sort. Celle-là fera glisser amoureusement un morceau de moi entre ses doigts raidis par le vent de la marée matinale.


Celui-ci éprouvera du dégoût à devoir toucher un réduit en poussière. Il promettra à son espoir d’immortalité de se laver les mains aussitôt la petite cérémonie achevée. Un enfant se mettra à plat ventre, la tête dans le vide, le regard dans les vagues. Il me jettera doucement sur la pierre noircie en évitant un retour de cendres sur terre. Alors, je serai bien mort sans trace. Clignez des paupières. En attendant, mercredi, la fuite du béton caniculaire en Presqu’île installe le monde sur le Quai des Guinguettes. Pour ne pas souffrir de ce dégouli de paillotes pour marchands de bière, La Drôlesse refuse son âge et souffle sur un jour d’anniversaire en terrasse de la Buvette du Pont Wilson. Les amis arrosent la table à vannes ouvertes d’alcool anisé. Emma et Cart One kidnappent Anton, enfant chéri de Marie et David Cantéra. Nous badinons sur les choses de la nuit qui se lèvent sur les guirlandes lumineuses mises en berges. « Je vais vous chanter la balade / la balade / la balade des gens heureux », revient au coeur la voix de Gérard Lenorman. « Ce n’est pas un chanteur mort ? » Non, il n’est pas mort. Clignez des paupières. Depuis plusieurs semaines, la sortie nous mettait déjà en émoi. The Firegirl se portait volontaire pour rassembler tous les pompiers de la ville dans une grande caserne temporaire aux Subsistances pour « les avoir tous sous la main ». Elle abandonnait ce projet à fantasmes pour monter à la grande échelle dans un arrondissement parisien. Au Péristyle, Françoise Rey ne ralliera pas Patrice Armengau et étienne à la bonne cause du 13 juillet : draguer du pompier. Clignez des paupières. Chemin vers la caserne, sur le pont de la Guillotière à l’arrière de la Golf, Patrice Béghain prend un air de politicard pour vanter la fourmilière humaine qui besogne le long du fleuve, piétine devant des comptoirs, boit et pisse. Clignez des paupières. L’endroit est connu : dans la cour, derrière l’église, place Saint-Louis. Le bal rouge emperle les vieilles célibataires et radasses décolorées qui « plus elles sont vulgaires, plus elles plaisent aux mecs. Après, les plus radasses, ce soir, c’est quand même nous », complète Pierre David. Sous les hourras des voyeurs, un pompier se dépoile sur le toit. « Mais il mouille ! » s’amusent Françoise et Gilles Pastor lorsqu’une goutte humide s’imprime sur le caleçon du défroqué. Après la traditionnelle mise à feu des chambres aux fenêtres rougeoyantes des torches brandies par trois casques d’argent, un nouveau strip-tease hystérise la cour. « C’est pas croyable. Je ne pensais pas que ce genre de spectacle pouvait exister. Et personne ne le sait ? » s’étonne Patrice Béghain, posté à coté de petites frappes matant les ceinturons glissés entre cuissots. Françoise cassera sa sandale pour trouver gaillard des flammes à ses pieds. Fréderic Sicre léchera son drink au plus près du torse nu d’un pompier chaud. Et nous clignons des paupières sur un baiser de grande nuit à Agoria dans la cale de La Marquise. Dans un vague trauma post-festif, La Drôlesse m’invite à un moment de fainéants sur la guinguette Chez Pol’eau. Du belvédère, jeudi, nous regardons les gens passer comme des vieux retraités fatigués. Flore rentre des Francofolies de La Rochelle où elle mixait la veille dans l’enceinte du casino. Cart One peine à remettre de l’ordre dans son cerveau après excès éthyliques à l’excellente soirée Hypnotik. Nous flashgordons vers le Bal électro du quartier de La Guillotière, squat post-nucléaire parsemé de vieux fauteuils de salon déglingués. Un certain François me jette une brindille amourable dans les yeux avant de cligner des paupières. Vendredi, tout vire à rires idiots et déguisements improbables dans le couloir bleu de La Ruche, bar de l’été définitif. De son éventail en plumes roses, Maya ventile l’entrejambe d’un excité à demi-nu. Laurence soulève sa jupe pour remuer le vagin contre la braguette d’A Jackin Phreak. Un moustachu joue les pom-pom girls, moufles en fourrure balancées vers le ciel. Un petit musclé montre son cul avant d’affirmer : « Ma bite est aussi petite que moi. » Clignez des paupières. Au DV1, je laisse mon corps démêler ses muscles dans les pics breaky de Jay Cunning, brillant dj-producteur anglais, avant de me faire peur dans une cabine de La Jungle. Là, en sortie de baise, je place ma main au cou de mon partenaire soumis et serre de tous mes nerfs. Le serial fucker se branle, est content de tant de supplices. Il suffoquera. J’arrêterai. Fermez les paupières.

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