Au milieu des douleurs

Ma mère a lutté contre la maladie qui rognait sa moelle épinière. Mon père a vite refusé les combats. L’une craignait de perdre son corps et le perdra contre son gré à la sortie d’un virage. L’autre se prenait la tête et l’accrochera dans un arbre à l’entrée d’un sous-bois.


La seule fois où j’ai vu ces deux-là se soutenir mutuellement remonte à mes six ans. Ma mère sortait alors de sa première hospitalisation. « On lui a fait des ponctions lombaires », avait prévenu une voisine. Les effets d’une ponction lombaire ? Une femme, le visage mou et fermé, assise dans la cuisine, incapable de tenir une fourchette et recevant la becquée d’un époux solidaire par obligation. Clignez des paupières. Au milieu des douleurs, j’ai ainsi appris à saliver avec tous types de morts : celle que l’on refuse, celle que l’on choisit et celle qui fauche subitement. Clignez des paupières. Lors d’un dîner loin d’ici, Super Pénélope posait : « Je ne sais pas si j’aurais la force et le courage de vivre une histoire d’amour avec une personne atteinte par le VIH. » Comme le passé trace, je ne partage pas cette crainte et vivrai peut-être cette aventure difficile. Par accident, je peux bien choper le poison sexuel. Par choix, je peux supporter l’être aimé en souffrance dans sa chair. Jeudi, quelques dizaines de courageux marchent sur la rue de la République à l’occasion de cette nouvelle Journée mondiale de lutte contre le sida. Pourquoi être là chaque année ? Je n’ai jamais vu tomber dans la fosse des proches butés par la maladie et, encore moins, l’impression que mon homosexualité soit seule fixeuse du virus. Non, ma présence est motivée par la peur de voir l’autre périr. Uniquement. Clignez des paupières. Au Café 203, les hommes en blouse de Rhose Lyon débutent la tournée des bars partenaires de Sida Basta, mis en action par les Subsistances, et claironnent en riant l’urgence, pour tous, de se protéger, de capuchonner sa bite d’un préservatif. De partie avec cette opération « Capotine de Lyon », je devance les rhosettes dans la série d’inaugurations des lieux promettant une mise à disposition près du comptoir de capotes gratuites toute l’année. Au Bistrot Fait sa Broc, nous cédons à l’appel de Zébu pour la prise de drinks nourrissants. En flashgordant vers Cassoulet, Whisky et Ping-pong, nos rotules frottent la fatigue dans le sens du sommeil et nous grommelons notre faim à Cathy Bouvard qui ne trouve pas meilleure nourriture qu’une mandarine et une papillote dorée. Moqueur et aimable, je lui caprice un souper de roi avant qu’elle ne commande un taxi pour rejoindre le Transbordeur. Forfait pour bouger encore, je ferme les paupières satisfait de cette soirée militante qui aura, peut-être, empêché quelques-uns de connaître une douleur évitable.

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