Courte échelle

L’avenir plus qu’incertain de Lyon Capitale m’inquiète. Non pas que j’aie peur de sa mort. Tout a une fin. J’ai pleuré en salle de rédaction lorsque Jean-Olivier Arfeuillère nous annonçait son limogeage.


Non pour les titres (du journal et de PDG) qu’il venait de se faire voler mais parce qu’il a ouvert, il y a sept ans, une porte de mon histoire comme il a pu le faire pour de nombreux autres. J’aime ce type. Il n’est ni un ami, ni mon patron. Juste un de ces hommes naïfs, entrepreneur d’un autre temps, et en voie d’élimination par une société de chiffrages. Clignez des paupières. Ce que je vis actuellement au sein de ce journal me conforte (et me terrorise) dans mes impressions : nous vivons une époque de pré-guerre. Nous sommes dans les années 30 à tous les étages. Légèrement, la toute dernière mode nocturne est aux ambiances « cabaret » (version « années folles »), dans le feutré bancal et pas propre, pour jouissances entre gens fortunés dopés à la coke et étouffés par leurs coupettes de champagne. La débauche n’est plus ralentie par la crise comme cela fut le cas lors de celle entamée après la première guerre du Golfe. Les riches assument ouvertement leurs arrogances et « shows off ». Les pauvres n’ont qu’à baver sur leurs extravaganza imprimées sur papier jetable, qu’à se goinfrer dans la consommation idiote de révolutions technologiques isolantes et à valider les discours de charlatans populistes. Clignez des paupières. Lourdement, le maître du monde politique brandit son W pour la victoire d’un monde déclaré « du bien » sous couvert d’une obscure impulsion déificatrice. L’Europe idolâtre ses dirigeants liberticides (les Poutine ou Berlusconi). La France croit au Petit Nicolas, censeur publique avoué, idéologue d’une vie sécurisée et marchand de peurs pour mieux anéantir les risques de soulèvements contestataires. Dans ce monde du vilain repli, Lyon est une lamentable ville relais. Clignez des paupières. « La différence entre Bertrand Delanoë et Gérard Collomb est que le premier peut encore aller plus haut alors que le second a atteint son sommet », ajoutait aux comparaisons persistantes entre les deux maires de « gauche » une inviteuse lors d’un dîner sur péniche. Cette dernière a, aujourd’hui, encore plus que raison. Et son analyse peut expliquer bien des comportements municipaux actuels. Un homme qui siège sur la dernière marche de puissance qu’il s’est fixée ne peut qu’être médiocre lorsque sa seule et unique tâche devient alors de se maintenir à ce poste chéri. Et, ainsi, il se doit de faire taire ou d’écraser ceux qui pourraient mettre en danger son avenir de stationnaire sans ambition. Gérard Collomb n’est peut-être pas malhonnête, mais il a probablement trop peur. Il s’accroche à son fauteuil comme, d’antan, ces vieux maires élus pour trente ans. Comme ces notables de village shootés aux petits pouvoirs sans autre dessein que de les garder. Clignez des paupières. Plus besoin d’être de gauche, de droite ou d’ailleurs. Il faut composer n’importe quoi, selon l’air du temps, pour rester. Rester. Demeurer. Garder sa place. Ne pas voir plus loin que son fauteuil doré. Baiser les pires idées. Amuser le peuple pour lui faire oublier de réfléchir. Choisir qui parlera de son haut grade de minuscule édile et en quels superlatifs. Galaucher les gros comptes de l’industrie pour palier le « gaspillage » des deniers publics, nerfs de la guerre électoraliste. Clignez des paupières. Je suis un homme de gauche, tendance modérée et libérale. Dimanche, la commémoration du dixième anniversaire de la mort de François Mitterrand me rappelait ces dix-huit ans à peine. Ceux où je collais des affiches « Génération Mitterrand » (où la bouche du nouveau-né baisait le « M » du président sur un fond blanc) sous une voûte de pont. À cet âge-là, il faut rêver. Le Tonton portait dans ses discours de beau menteur (mais gigantesque romancier) une donnée permanente : le temps. Le temps qui modifie. Le temps qui fait attendre. Clignez des paupières. Du temps, il est aussi question dans une ville. Entre les choix (ou non-choix) politiques et leurs intégrations par la population, le maire n’est parfois déjà plus là. Raymond Barre a hérité de Michel Noir et son immobilisme de bon centriste ne s’est pas trop fait sentir. Gérard Collomb a hérité de Raymond Barre lorsque la ville commençait déjà à sentir le terroir du bourg où les vieux notables pouvaient, de nouveau, sortir de leurs buffets Louis-Philippe. Sans correction courageuse, le bon père de famille « socialiste » a accentué l’ambiant imprimé par l’ex-Premier ministre ronflant jusqu’à en devenir répugnant par son aveuglement à ne pas tenter d’encourager tous ceux qui aiment cette ville, ceux qui refusent de la quitter parce qu’ils en ont besoin, ceux qui la critiquent parce qu’ils oeuvrent pour qu’elle s’enrichisse. Clignez des paupières. Monsieur Collomb, vous faites honte à nos énergies. Monsieur Collomb, votre étroitesse d’esprit ne me fera ni devenir « de droite » ni m’exiler dans une autre ville pour être libre d’écrire, d’agir et de participer à un devenir diversifié riche et ouvert. Ouvrez très grandes les paupières.

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