Ce que je devrais faire

Je voudrais être celui que je ne peux. Parfois. Un classique de tous nos âges, du genre l’Autre qui construit sa vie, ailleurs, dans une meilleure fuite.


Au plus bas, je m’échappe dans un modèle que je ne connais pas et qui se tient tout au loin : un bon petit soldat salarié d’un quotidien régi par la courbe sinueuse de son compte bancaire et les envies matérielles collées dessus. Je vois, en flou, l’amant qui dure et chauffe le lit en mon absence. Je conçois l’économie de sorties pour partir sur des terres lointaines. L’équilibre durable et sans inquiétudes majeures pour un avenir promis splendide. Un micro-monde rien qu’à moi qui élèverait une muraille borgne entre l’extérieur en flottaison et mon foyer soudé au paisible. Clignez des paupières. Seulement, je ne suis pas celui-là. J’aime entretenir l’état fragile, manger mes voisins jusqu’à saigner les gencives, mesurer les bites de mes proies comme les dires et gestes des professionnels de la représentation. Je cherche une place pour mourir correctement, soit laisser une trace en supplément à mes cendres coulées dans l’océan. La clôture intime n’est pas du jour. Écrire ici m’a donné un grade publique et social, celui du pédé perturbé, un brin sensible, bordéleux, minuscule mondain du Lyonnais et casseur de langues lisses. Si Lyon capitale n’existait plus, je perdrais ce statut. Et après ? Clignez des paupières. Mercredi, Christophe Chabert lâche Le Petit Bulletin et s’entoure de communicants, gens de la culture et journaleux au Ninkasi Kafé Opéra. La tribu des Intéressés me bise à tour de verres et, comme à chacun de ces rassemblements entre petits importants, s’autolustrent les egos jusqu’à ne laisser briller que vacuités. Super Pénélope resurface la foule, déconnectée de la réalité du moment. Marc Renau empoigne les pichets de bière et court en table contrer une jeune fille brune. L’homme balade toujours ce regard naïf et incertain qui le rend affectivement investissable. Mais l’étourdissement n’attend pas et nous réécrivons la vie en compagnie de Dorothée et Renan jusqu’à ce que Frédéric Sicre cligne des paupières sur une invitation au Vercoquin pour son proche anniversaire. À rangs serrés, nous essayons de suivre le bilan de la Biennale d’art contemporain, jeudi, au MAC. Au milieu des félicitations – « merci l’État, merci la Région, merci la Mairie » – Sylvie Burgat réveille l’assistance : « …Gérard Collomb, grand visionnaire du futur de notre cité… » Soufflé par le discours, je me cramponne à ma chaise et évite de rire. Clignez des paupières. Barbara et Simon lèvrent les coupettes en décollant quelques petits fours de la nappe blanche. J’accroche le seul gentilhomme qui ait quelque chose à dire dans cette réunion d’artistes muets et galeristes peu rieurs. « Nous faisons de la vidéo et essayons de filmer les manifestations culturelles de la ville », débute modestement le jeune premier. Puis me tend un DVD blisté d’un Les Films Avenir bleu sur fond noir. Il me salue. Il cligne des paupières innocentes. Vendredi, le rendez-vous annuel de Rue Royale Architectes habitue aux échanges osés et descentes de drinks jusqu’à l’indignité. Fred de Boc valse les petits vins pendant que Marie-Pierre nous offre quelques narinettes de poppers. Helena et Gregoire Roche posent près d’une tête de cochon cisaillée et jurent qu’ils sortent encore en ville. Les Noao girls me promettent un cadeau en provenance de Taïpei. La Drôlesse court de pièce en pièce entre les plateaux à grignoter portés fièrement par Michel Essertier. Le trop-plein de verges en érection peintes par Olivier Auguste n’effraie guère Sophie Descroix, Pierre Obrecht ou Gilles Buna, tous postés à l’aise au milieu de cette fourmilière fantasmique. Même Nadine Fageol n’en perdra pas la raison. Clignez des paupières sur cet instant où « il est toujours aussi agréable de se retrouver car, ici, personne n’a rien à prouver ou à vendre », ferme La Drôlesse. Un concombre dans la panière du vélo’v («  »vélo-vai » prononcé) et nous flashgordons vers La Plateforme pour le lancement de la nouvelle édition de Trublyon. En pleine cale, Louise déguisée en bunny girl, dans le rôle de la potiche d’un jeu télévisé des eighties, me pousse sur scène afin d’actionner la roue du hasard musical. Mon légume en matraque, je pousse le tourniquet, qui se stabilise sur un énigmatique style musical « Brutal Fragance » aussitôt joué par les frères Durant Durand. Basses rockeuses et batteries affolées nous accompagnent ainsi jusqu’au bar pour assauts sur mâles post-pubères indécis et abus de langage en compagnie d’Yves Caizergues et Christophe Cédat. Clignez des paupières. En poursuite d’une affaire de sexe avant de chuter, Christophe B., Primabella et Patrick P. tirent le rideau du Motor’s Men Bar et je plante ma queue dans des bouches inconnues dans le souterrain obscur de La Jungle. Cerné par des mains courantes sur mes cuisses, mon dos, cul et ma nuque, je presse les suceurs d’en finir et ferme les paupières en ronflant la saturation du Sometimes de My Bloody Valentine. (Bonus : vidéo juste ici…)

 

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