Les issues d’amours

À chacune de nos visites dans les appartements de Là Hors De, il y a cet attachant rappel du passé. Nouveaux résidents dans une barre d’immeuble grise à La Duchère, les écrivains et poètes conviés par la compagnie placent, lundi, les lectures dans nos imaginaires.


Entre deux hauts étages ou en station dans un long couloir jauni par une lumière douce, ils définissent des histoires originales des lieux. Séduit et attentif au parcours arty, je m’égare cependant dans mon plus jeune âge. Clignez des paupières. La ville, c’est par la Duchère que je l’ai connue. Débarqué de mon village du Sud-Ouest, mon addiction au béton débutait à onze ans, au numéro 209 du quartier. C’était, à l’américaine avec ses rues sans nom, un coin anonyme. Je connais chaque mètre carré de cette colline à la mauvaise réputation. Je jouais avec mon chien, un beauceron, à qui je parlais comme si la bête était intelligente. Quel con. Clignez des paupières. Dans le F4, je restais fermé dans ma chambre à écouter les premières radios libres, à sauter du lit jusqu’au radio-cassette pour enregistrer une chanson émise par les Ciel FM, Radio Contact, Bellevue ou Happy Radio. Clignez des paupières. J’aimais être seul et courir dans le vert au milieu des longs blocs de seize étages jumeaux. Ma solitude naquit sur ces terres, un peu parce que je détestais le beau-père que ma mère m’avait mis dans le quotidien, beaucoup parce que je ne me sentais pas comme tout le monde. Ma péditude poussante me perturbait et la mort de mon père me peinait. Entre ces dix ans vécus ici et aujourd’hui, tout a changé. Clignez des paupières. Il tourne sans arrêt autour du muré en élastiquant ses pas pour gagner l’assurance de celui qui ne s’arrête pas devant l’objet du désir. Je croise les bras, me tiens droit et scrute la pierre qui écrase le sous-sol. Puis, sans prévenir d’un moindre signe, il me pousse contre la cloison à l’abri du matage des autres chasseurs en alerte. Clignez des paupières. Je n’embrasse pas mes amants furtifs, ces one shots d’une demi-heure. Généralement. Là, ses lèvres cherchent de la peau humide et ses mains la fermeture éclair de mon pantalon. Alors, j’accepte sa langue et lui coince la nuque d’une main nerveuse jusqu’à ce qu’il ne puisse plus respirer. Clignez des paupières. Chemise arrachée, ceinturon décranté, le partenaire suit le processus classique : masturbation, mise à hauteur et pompage bruité par de petits grommellements marquant un bon appétit. Au Motor’s Men Bar, la baise s’exécute à large vue. Le voyeurisme des serial fuckers aux alentours ne me dérange pas puisque le sexe en bordel ne mettra jamais en danger mon intimité. Il se pratique comme un sport où le plus fier des bandeurs se trouve vite choyé par des bouches régulières. Ma bite, mon corps et mes actes sont des machines. Clignez des paupières. Désaffairé, l’homme me parle, imagine que je suis « artiste ou écrivain, un métier dans le genre ? » et tente de justifier notre instant sexuel par un bavardage consistant. Sourire. Clignez des paupières. La neige donne bonne gueule à la nuit. Son blanc lumineux atténue les ombres et tout devient autrement, plus imperceptible. Il y a du vierge, propre et une couche fragile de mystère dans le frais coton. Tout cela m’excite. Clignez des paupières en fredonnant une reprise atmosphérique de Fine Day par Erlende Oye.
« Tu ne veux pas me sauter ? » souffle un beau chauve accroché à mes chevilles dans le bas fond pour pédés borgnes de La Jungle. Alors il plaque son dos contre mon maigre torse et, capote posée, je le nique un peu. Juste pour qu’il soit content de lui. Plus loin, un visage lisse laisse rouler de petits yeux innocents dans la pénombre. Clignez des paupières. Ma grande faiblesse pour ce type d’hommes au regard perdu, interrogatif ou brillant de (fausse) naïveté fait que je me trouve dans des issues d’amours donnant sur de longs déserts affectifs. Car le porté de tête curieux (et un peu ailleurs) se fait rare. Ma montée amoureux tout autant. Ainsi, cette précieuse silhouette à mes côtés, je la caresse aussitôt avec toute la sensualité que nos extrémités tactiles peuvent échanger avec une peau, qu’une langue peut éviter de dévorer, que les abandons réciproques provoquent comme bien-être dans un couple. Clignez des paupières lorsque l’inconnu s’enfuit, tout souriant. De cette fin de samedi nocturne, le mutisme en sex-clubs me plante là, au milieu de l’odeur de ces culs pris et du sperme vite craché. J’attends. Je patiente. Deux derniers assoiffés de chair s’agenouillent et tirent jusqu’à épuisement sur mon outil d’ennui. Ma tête est déjà posée sur l’oreiller dans un lit chaud à me satisfaire d’une longue nuit de séduction inutile et épuisante. Alors le portable éclaire un texto d’un potentiel amant charpentier, Mr Bone, pris en contact virtuel sur Internet : « Me lève. Je pense à vous. » Fermez les paupières.

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