Vous êtes ce que j’aime le mieux

La mâchoire serrée sur le coin gauche de sa bouche, je lui ventriloque avec hargne joueuse : « Je me pends à vos lèvres. » Il essaye, sans défense, d’articuler : « Je veux bien vous garder ainsi toute la nuit. » Clignez des paupières.


La station de métro plaque Stade de Gerland sur les murs d’une hauteur soviétique. Je crains ce terminus et l’imagine envahi, à chaque match dans le coin, par des groupes de supporters exaltés par ce décor péplum en carton marbre. Une signalétique tend le pictogramme d’une cigarette coupée par une diagonale rouge d’interdit sur chaque quai. Clignez des paupières. Mercredi, au Ninkasi Kao, le premier accord de Mattafix éteint la fosse carrée réunissant un public de teenagers polis. Je commande un drink extralarge avant que le temps passe trop lentement sur le concert, photocopie proprette du brillant album des jeunes Anglais, Signs of a struggle. Anne Huguet confirme le caractère « syndical » de la petite affaire, tout en s’excusant d’« être peut-être trop blasée à force de voir des groupes sur scène ». Dix chansons interprétées et la lumière réapparaît sans avoir capté le moindre instant bancal sensible ou de brèches aventurières. Clignez des paupières en allumant une Merit devant la dernière voiture du métro. Mon doigt roule sur son sternum en creux, comme une bille au ralenti à la recherche d’un point stable. Son menton relève une fossette en plaisir. Je laisse partir ma joue contre la sienne qui râpent toutes deux des barbes de quelques matins durs. Il m’embrasse et cligne des paupières. Jeudi, l’apéritif Ding Dang Dong débute trop doucement à L’Escalier. Coanimatrice du rendez-vous, La Drôlesse s’inquiète : « On n’aura personne. La honte sur nous. C’est un échec, notre petite fête. » Puis, en moins d’une demi-heure, le bar est bondé de borderliners et bonnes compagnies branchaga, adeptes d’échanges qui filent en tête-à-queue (idiots ou provoc) hors des trop-pleins à boire. Jean-Yves Augagneur et Norbert rivalisent de préciosité avec un Philippe Moncorgé toujours aussi misogyne. Olivier Auguste passe les mains dans le pantalon de Jérôme, choqué de sentir cet inconnu lui toucher le fessier. Greg de Jarring Effects plane sur J’aime regarder les filles de Patrick Coutin.
Aurélie Haberey
exerce de fortes pressions sur la souris de l’iMac afin que la direction musicale ne parte plus dans le décor du n’importe quoi. D’autres hurlent : « On veut Sylvie Vartan ! On veut Sylvie Vartan ! » Le jeu du poussé de fichiers mp3 dans des enceintes qui crachent amuse Patrice Béghain, qui est partant pour former un duo de djs masqués avec Gilles Pastor. « Je mixerai des tubes chinois. Il n’y aura ainsi pas de droits à payer », prévoit mon rescapé municipal alors que le Goldenboy mouille sa cravate jaune d’or à petit damier dans son vingtième drink, hurle des insanités dans un mégaphone avant d’aller draguer le nouveau boyfriend vavavoum de Super Pénélope. Isabelle Moulin, en Noao woman toujours créative, nous offre une bouteille d’eau Badoit démarquée « Beadoit » en référence à l’organisateur beadoa.org de cet apéro à fin joyeuse. Wilfrid, Denis et Boris quittent alors le bar vide à 1h et nous clignons des paupières pas tout à fait dignes. Sa bouche maintient en parfait équilibre un nez massif que je baise sur chaque flanc. Il fait semblant de dormir mais son coeur bat son éveil. Il est là. À deux centimètres du dernier sourcil piqué dans un épi clair, à droite, je lui caresse l’oreille d’un « Vous êtes ce que j’aime le mieux. » Il sourit, cherche ma langue et cligne des paupières. Dimanche, première sortie publique avec Mr Bone à l’Opéra. Les femmes chorégraphes, invitées à la création d’une Fugue à trois, nous collent aux yeux quatre pièces importantes cousues de mille pas ultra sensibles. Les danseurs de l’Allemande Sasha Waltz ressemblent à de pauvres humains, petits insectes malléables qui se collent, se débattent, jouent ou se jettent par cruauté viscérale. Anne Teresa de Keersmaeker pose quatre poupées magnétiques sur scène et les machine nerveusement, en harmonie extrême avec les mouvements classiques d’un Beethoven, jusqu’à étouffer le spectateur par sa rudesse froide mais d’une beauté claquante. Le grotesque, mis en forme par Maguy Marin avec ses danseurs empâtés et cul nu pour un ballet de graisses agiles et moquées-moqueuses, nous donnent le coeur léger pour le cocktail donné dans l’Amphithéâtre. Là, je veille à ne pas m’éparpiller dans les politesses ou gentils mots, afin d’être au mieux attentif à cet homme qui me plaît, me donne ces instants de bien-être et une ventilation vitale de mon cerveau trop bien (ou mal) huilé par ce que je connais trop, par la non-surprise. En excès d’alcools pour avoir bataillé « politique sociale » avec Christophe Cédat au Café 203, nous tombons sur le lit, agrippons nos torses et fermons les paupières.

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