Timides intimités

« En te lisant, on ne sait finalement rien de toi. Tu ne fais que relater des morceaux choisis de tes nuits« , observe Samuel, mardi au Café In. Je me défends de ne donner ici, sur cet écran digital, que des traversées éventées.

 

Mais concède que le quotidien, les graves emmerdes d’argent, les obligations fuies ou ces relations familiales pourries (et amicales chaotiques) ne se racontent pas. Clignez des paupières. Quand peut-on soupirer un « Je t’aime », phrase minimale, chèrement élevée et si lourde en effets ? Tout de suite, dès que les pensées commencent à s’esclaver à l’autre. Même si l’amour est rare et bien peu définissable. Même si la vérité des sentiments n’existe, soi-disant, qu’après validation du long temps. Même si l’ignorance du plein sens de ces trois petits mots aurait tendance à nous faire peur jusqu’à fuir celui qui les prononce. Recevoir un « Je t’aime » apostrophe toujours nos timides intimités. Sortir un « Je t’aime » est un inquiétant effort, bien trop sérieux pour traduire la légèreté de l’instant. Alors je pose des « Je vous aime » à Mr Bone jusqu’à lâcher le vouvoiement pour nous sentir plus proches. Clignez des paupières. Malgré quatre années de baises mécaniques et de plaisirs mal partagés dans la verticalité crade de bordels pas toujours extatiques, mon entier se remplit volontiers de mon beau marin brestois. Sans chercher à sécuriser ou forcer le futur, nous prenons ce temps joyeux. Nos torses poilus se pressent l’un contre l’autre et tapent aux coeurs. Nos têtes s’inclinent pour placer nos yeux en fond de rétines. Nos sexes tirent pour éjaculer conjointement sans faux râles. Nos doigts se croisent et écrasent nos paumes de mains baladeuses. Avant de marchander un coup de sable et dormir, je lui demande : « Imaginez un lieu et des personnages puis racontez-moi une histoire s’il vous plaît. » Mr Bone débute : « C’est une nuit sur le port de New York. Le bateau est amarré contre un grand voilier. Avec la houle, les deux frottent leurs coques comme s’ils faisaient l’amour. Je suis sur le pont, écoute le bruit du vent dans les voiles et ces parois qui grincent… » Clignez des paupières. Mercredi, nous flashgordons au Maya Bar, nid de quartier à la mode sur la rue Royale, pour abuser de quelques drinks en compagnie de Samuel. Plus tard, à demi ivre, j’embrasse mon amour devant la porte du Soleil de Tunis. Nous finirons par cligner des paupières dans la moiteur de nos peaux transpirantes sous des draps mouchetés de sperme. Jeudi, Mr Bone quitte la ville pour un retour en Bretagne. À ce matin d’au revoir suit un week-end où rien ne me manque, où presque tout semble bas et sans importance. Si le lit est maintenant vide, mon présent est complet et occupé par les douze jours passés à ne regarder qu’un seul être. Clignez des paupières. À verres de Bloody Mary renversés, Vincent Carry et Charlie se retrouvent à L’Escalier. Le photographe est en escale à Lyon après son expatriation au Mali et avant une nouvelle vie à Londres. Il claque notre triste Occident de bourgeois insatisfaits : « En Afrique, tu vois des gamins qui jouent dans la boue avec une canette de bière venir te demander un peu d’argent. Quand tu refuses de leur en donner, ils repartent en courant et en souriant. Ici, quand je vois un gosse sur sa trottinette avec mille balles de sapes sur le dos et qui tire la gueule sur sa Game Boy, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond, que notre société dite développée est avilissante et sans valeur. Il faudrait réapprendre à vivre. » Clignez des paupières. Samedi, La Drôlesse sort duvets chauds et muscadet pour un plateau télé en duo devant la cérémonie des Césars. L’adorée Valérie Lemercier ne sauvera pas cette remise de médailles en tôle dorée de sa lenteur habituelle. Et dans notre confortable position de couch potatoes, ce défilé de stars médaillées sur écran convient parfaitement. Clignez des paupières face aux vidéos psyché-disco aspirées sur Internet d’In Flagranti (www.codek.com).
Que ce soit au comptoir de La Ruche ou drunky à fumer des Merit sur le dancefloor de L’United Café, les hommes passent et me laissent de glace. Nulle envie de séduire. Pas besoin de mater. Plus nécessaire de chasser une proie. Je souris comme cela ne m’était pas arrivé depuis des mois. Greg qualifie mon état général de « plaisant à voir » mais semble presque jaloux. Stéphane B. réapparaît avec son nouveau boyfriend et se jette à mon cou en déconnant : « Je suis raide. Ce soir, on a mangé une space fondue savoyarde. » J’embrasse l’ami et sors boiteux du club. Sans passer par la case after-fucking d’un baisodrome, je rentre à l’appartement. Sur le portable, Mr Bone textotait en pleine nuit : « Vous êtes le meilleur amant, vous désire à chaque instant, envie de vos mains, de me glisser contre votre corps, de vous laisser glisser dans le mien et de bien d’autres choses encore. » Fermez les paupières.

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