Recouvrance

Je ne pensais pas pouvoir m’absenter de Lyon aussi longtemps. Clignez des paupières. À l’arrivée du train en gare de Rennes, Mr Bone est déjà posté sur le quai et girouette son regard bleu des mers entre les voyageurs, porteurs de valises inconnus en transit sur ces terres humides.


Je m’avance vers l’homme que j’aime, pose un baiser discret sur ses lèvres et laisse glisser des mots tendres depuis son lobe d’oreille. En route pour dix jours d’amour fou, nous testons à l’aveugle quelques bars du coin. Ce jeudi là, les rues sont à demi désertes et les trottoirs bien propres. Seuls de jeunes étudiants alcoolisés nous laissent croire que la ville respire encore. Rue de la Soif, une jeune fille ne peut nous indiquer l’adresse d’un « bar un peu interlope, mixte et adulte » selon les exigences que nous lui avions imposées. Alors, perdus dans la provinciale, nous poussons la porte d’un pub anglais poisseux et vidons un gobelet de bière face à des post pubères, ivrognes lisses en recherche de partenaires frétillants. Clignez des paupières. Brest est une ville moche dont les immeubles, brutalement bétonnés après la guerre, s’enlaidissent à murs collés avec la prétendue modernité architecturale des années 60 à 80. Grues pour bateaux, rivière militaire emprisonnée par de hauts remparts, réaménagements ratés de places publiques et plan d’urbanisation non réfléchi donnent à la cité bretonne un air sauvage et sans harmonie. Mal finie et richement bordélique, elle devient alors plus qu’attachante. Clignez des paupières. À L’Espace Vauban, la brasserie sur rue va fermer et les verres valsent au son des gueulantes de bretons rustres et exubérants. Un buveur s’étonne que nous n’ayons « pas la tête de pédés » avant de se demander si « nous, les hétéros, ne sommes pas à coté de la plaque par rapport aux plaisirs procurés par la sodomie. » Clignez des paupières. En sous-sol, le plancher du club sucre aux pieds une pellicule d’houblon brillante et P.toile actionne la pompe à beats nerveux qui me plaquera ivre et chaud contre le torse de Mr Bone. Je ne vois que mon marin. L’agitation autour n’est plus qu’un décor flou. Clignez des paupières. Les nuits se succèdent sur des va-et-viens amoureux intensifs dans l’appartement accroché au pied du pont de Recouvrance. Les journées en bord de mer regonflent nos envies. Les mains fouettées par le vent glacial et les yeux limés par la beauté de nos présents, nous sautons d’un rocher à l’autre sur la plage de Kerlouan. La terre est plate et à herbe grasse écourtée. Au loin, la mer forte, infinie et ondule des vagues à petits pics. Deux jours plus tard, à Trezbihan, nos corps s’allongent sur un matelas vert surchauffé par le soleil. La baie de Douarnenez borde ses falaises déchirées d’une eau bleue turquoise en contre bas de nos touchés doux. Clignez des paupières. Samedi, en escale à Paris avant retour ici, je noie la fin de l’heureux séjour au Rex Club pour les dix ans de Katapult. A Jackin Phreak branche la machine à danser sur des sons hypersoniques et dans le coin VIP de la branchaga musicale, entre junkés et drunky pas toujours amusants, mon coeur est ailleurs. Fermez les paupières.

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