La torture des jalousies

La boucle de rythmiques disco ne cesse de sautiller dans les tampons noirs serrés sur mes oreilles par l’étau du casque Stanton. Sons filtrés et freins volumineux s’infiltrent dans la cage au cerveau.


Dans cet hyperplein musical, une pute hystérique tente de se faire entendre et hurle : « Get on up ! Get down ! » Ce You Can Get Over de Serge Santiago colle parfaitement à cette semaine entêtante, vertigineuse et bruyante. Clignez des paupières. Mardi matin, les épaules à côté de la tête, je bois un cachet d’aspirine bullant dans un verre d’eau claire. Il y a quelques heures, Super Pénélope fêtait son anniversaire. Elle partageait, avec Bertrand, le souvenir de Jacques Livchine et son Centre d’Art et de la Plaisanterie à Montbéliard. « Le dernier lieu utopique qui ait existé dans ce pays », pétille ses yeux dévorants un Sponek, « la monnaie inventée, et illégale, mise en circulation pour payer les spectacles programmés. » Et nous clignions des paupières. Je ne connais la jalousie que dans ces périodes où je donne tout à un autre. Sauf la confiance car elle n’est pas en moi. Maintenant, ne pas avoir un texto sur l’écran de Mr Bone pendant plus de six heures me torture l’esprit. J’ai besoin d’être rassuré sur ce qu’il vit loin de moi. J’ai besoin d’être rassuré sur ce que je suis, en général. Clignez des paupières. « Les gens amoureux m’énervent. Allez, rentres. Et arrêtes de me regarder avec cet air heureux », m’adresse, toute aimable, Délphine à l’entrée du Ninkasi Kao. Jeudi, la salle est pleine à tout casser pour le concert de Katerine qui met toutes les copines à ses pieds : La Drôlesse balance sa tête en avant comme un hardrockeuse échevelée sur Marine Le Pen. Caroline Alt frappe du pied en réponse à un 100% VIP chaud et prétentieux. Le dandy moqueur fait rire Mon Épouse lorsqu’il exige, entre deux chansons, « une vodka orange sinon j’arrête de respirer. » Enfin, rappelé à corps et à cris par une foule soumise à la légèreté, il clôt un très grand concert d’une reprise de J’adore. Sous les hourras, il éteint la salle : « Et je coupe le son ! » Clignez des paupières. Vendredi, chemin pour la Maison de la Danse sur un Vélo V, je m’extasie : « Cela fait deux mois que je baise avec le même homme et n’ai envie d’aucun autre ». La Drôlesse : « C’est bien, non ? » Évidemment. Après ces quatre dernières années à trimballer un coeur désaffecté par une chair bien paumée, je monte volontiers amoureux de Mr Bone. Clignez des paupières. Le Ballet du Grand Théâtre de Genève empoigne la création d’Andonis Foniadakis dans un va-et-viens étourdissant de corps crochetés au ciel et d’enceintes qui montent et baissent, à câbles tendus, des Passion de Jean Sébastien Bach. Il y a, dans ce Selon Désir, de la fougue, du mysticisme et du terrien lourd qui époumonnent mais épuisent par trop de répétitions et surcharges dans les gestuels. Clignez des paupières. Au final de Loin, nouvelle pièce drôle et cruelle de Sidi Larbi Cherkaoui, je reste trente secondes coffré dans mon siège. Tant d’ingéniosités chorégraphiques, d’humour vachard et de circulaires piégeantes me projettent dans un beau malaise. « Tu tires toujours la gueule après un Sidi Larbi. Pourtant ce qu’il raconte n’est que la dure réalité de nos vies. Pas de quoi pleurer », cligne des paupières La Drôlesse.


Bonus Enrichi en 2009 – Reportage sur Sutra, dernière pièce de Sidi Larbi :

Samedi, dans les appartements d’une barre de la Duchère, Là Hors De expose ses 10 mots, projets arty-sociaux installés en étage : le lé blanc de Judith Lescur tapisse un mur grisailleux de petites phrases à résonances dégoulinantes. Maxémilien Dumesnil aligne des masques de taggers sur un alphabet désordonné et multiplie les ombres de rappers dans une vidéo floutée par écrans en tissu transparent. Julien Léonhardt sifflote La vie en Rose d’un homme crashé dans un tas de pierres (photo). Clignez des paupières. à l’after show de cette belle déambulation, nous félicitons les artistes, à canettes de bière dégoupillées, et enquêtons sur le sens de Chalala. Aurélie Haberey prétend qu’un « Chalala est un mec qui se la joue cool, écoute High Tone et porte des dreadlocks » alors que Xavier imagine « un pubard ou le mec du sentier qui se la pète avec sa blonde. » Un trio de femmes riantes ferme les paupières : « Pour nous, ce serait plutôt un tube des Carpenters ou l’air amoureux dans Un homme, Une Femme : chabada bada chabada bada… »

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