Indétectables précaires

Mardi, les voitures du métro coulissent leurs portes et vident des dizaines de voyageurs à Sans-Souci. « C’est joli comme nom de station pour débuter une manifestation », me tient le bras Super Pénélope.

Nous n’avions pas marché sous les banderoles depuis ce 1er mai 2002 où la pluie n’avait pas pu ramollir nos os rongés par la colère d’un Le Pen qualifié pour le deuxième tour de l’élection présidentielle. Clignez des paupières. Ce jour, ma descente dans la rue n’est pas seulement motivée par la révolte contre la précarité imposée par le CPE. Stratégiquement, j’ai voté « Non » à la constitution européenne pour plomber Chirac. Stratégiquement, je me joins aux « d’jeunes » pour couler l’état UMP. Ce n’est pas très constructif mais la gauche étant ce qu’elle est aujourd’hui (des carriéristes du passé et mauvais experts de nos quotidiens), le meilleur moyen de l’aider à gagner les prochaines élections est, hélas, d’affaiblir son rival. Clignez des paupières. De fines gouttes d’eau s’incrustent sous l’épiderme. Nous marchons en poigne à un parapluie multicolore et rions entre chaque groupe de syndiqués, étudiants et lycéens. Place Bellecour, nous sommes déçus de n’avoir pu trouvé sur le chemin « un char revendicatif, un peu groovy, avec des manifestants qui danseraient en costumes pailletés sous une immense boule à facettes et chanteraient des textes engagés sur des standards de Diana Ross. » Clignez des paupières.

Bonus enrichi 2009, du genre ça :
Mr Bone pose son sac au pied du lit. Mercredi, je couvre mon marin de baisers avant de faire l’amour jusqu’à tremper nos muscles tendus dans la sueur brûlante. Clignez des paupières. Il paraît que certains fidèles lecteurs de Nuits Mobiles s’ennuient de me lire heureux. Ceux-là adorent certainement la misère existentielle de l’autre (même si ma vie ne l’a jamais été), la souffrance (j’enferme mes démons lorsqu’ils ne servent plus ma consistance) et les errances sexuelles (leurs frustrations monotones ne me concernent pas). Clignez des paupières. Vendredi, nous couvons la cour intérieure du Palais Saint Pierre en dorade sous un soleil plein. Depuis la terrasse du musée, nous laissons le temps devancer nos emmerdes de frics et fragilités matérielles. Le salon de thé est à demi vide et le service toujours aussi exécrable. Clignez des paupières. Samedi, alors que La Drôlesse rejoint la PMP Party au Modern Art Café où elle sera victime d’un harcèlement sexuel orchestré par le Golden Boy et sa bande d’adorables mécréants, Patrice Béghain relance l’idée d’une prochaine fête dont il sera le star-deejay et « mixera » des tubes chinois. « Le bénéfice des recettes sera reversé aux enfants du Soudan. Et je suis prêt à faire la Geisha pour mettre de l’ambiance », propose Gilles Pastor. « C’est chinois pas japonais », pétille Patrice. En table aux Feuillants, nous recadrons les échanges sur cette société où apparences, vies publiques et mondanités exubérantes vernissent, jusqu’à l’aveuglement, d’indétectables précarités. Clignez des paupières. À l’United Café, les chaînes en or des barbie racailles et jeunes pédés aux cheveux laqués nous lassent. « Tout est sérieux ici », conclut Gilles, plaqué contre un mur à regarder les hommes presser un passage sur le dancefloor. Fermez les paupières.

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