Ma parano est une étrangère

« Bel escogriffe, tu vas souffrir », me versait, un soir loin d’ici, Jean-René. Tout en gentillesse, l’homme distingué rappelait que l’amour ne fait pas du ciel un océan calme, inondé d’un bleu uni et sans rocher dangereux. Il a bien raison.


Dans mon cerveau, les pensées troubles vont plus vite que le réel paisible. La paranoïa invite à l’écriture douloureuse de scénarii sans fin et poignants. Que fait l’être aimé dans l’absence ? Pourquoi ne répond-il pas au téléphone ? À quoi pense-t-il ? Me trompe-t-il ? Ses sentiments sont-ils toujours aussi forts ? Clignez des paupières. L’envie de découvrir Mr Bone, d’entrer dans sa chair et de circuler dans ses veines jusqu’au coffre-fort de ses songes tabasse à fleur de tempes. Le front bouillonne de ces fausses inquiétudes que je tremble pour des vraies. La peur que tout s’arrête alimente la machine à inventer les doutes. « Je sais. C’est horrible et épuisant d’être parano. à peine tu as chassé une idée noire qu’une nouvelle arrive. La seule façon d’être en paix est alors de dormir : Tu veux dormir pour ne plus penser », complète, en connaisseuse, La Drôlesse. Jeudi, en route pour La Plateforme, nous mettons au point un vaccin contre cet intellect paniqué. « Ce que ma folie imagine ne regarde qu’elle car ce n’est pas l’histoire que je vis », répétons-nous à ce tue-tête emmerdeur. Clignez des paupières. Sous la toile blanche du pétrolier, Greg de Jarring Effects brasse toutes les difficultés d’un couple à pacifier et tenir au chaud l’amour. En trois drinks, le terrain d’entente glisse sur ce vieil ascenseur social qui ne fonctionne plus. Nous, trentenaires précaires, ramons dans une barque chahutée par des professions qui nous passionnent mais dont les revenus peinent à nous faire manger. Je pense alors à ces plus de « culture » et de « modernité » gagnées sur mes aïeux qui me maintiennent pourtant plus pauvre que mes parents ouvriers et moins bien loti que mes grand-parents paysans. Clignez des paupières. Samedi, le soleil effiloche le coton grisailleux drapant le fleuve dans son pyjama bleu nuit et installe une large lumière sur la terrasse de Chez Francis (Quai Rambaud, quartier Confluent). Au bord de ce temps mis en arrêt par la paillote idyllique, Mr Bone s’apéritive d’une anisette. Fume une Mérit. Regarde ma bouche chercher la sienne. Avance, rapide, ses lèvres à demi-pincées. Allonge ses sourcils par des yeux bleus à plein ouverts. Enfin, pose un baiser que je garde toujours précieux. Clignez des paupières. Super Pénélope arrive tout juste d’Amsterdam, conquise par « la tranquillité et l’esprit de tolérance qui règne dans cette ville. » Ma protectrice raconte son séjour nordique et se révolte contre ces zones de prostitutions touristiques où « des mecs en shorts se prennent en photos devant une indonésienne mineure posée dans la vitrine d’un bordel. » Aussi dégoûtant et honteux que ces camionnettes à boucherie humaine revues l’après-midi au sud de Lyon. Clignez des paupières dans un chassé-croisé de jambes et torses énervés par le désir sexué. Dimanche, la pluie nous cale sous un parasol de La Passagère. En fin du litre de bière en pichet et paquet de cigarettes trop fumées, Michel et A Jackin Phreak idéalisent la paternité. Donner la vie, son sang. Offrir le mieux à un enfant, ce dont on a été peut-être privé. Se rassurer sur une fin de vie qui ne serait pas solitaire. Tout cela ne me regarde pas. L’abnégation pour faire naître une personne inconnue n’est pas à l’ordre du jour. Fermez les paupières.

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