Brothers in arms

Mercredi, nous prenons enfin table au Maya Bar (rue Royale, quartier Terreaux). Depuis plusieurs semaines, Mr Bone pestait contre notre décalage horaire courant qui nous privait du dernier service de ce restaurant à la mode.


Là, nous soupons bienheureux à pieds baladeurs sous la nappe. Instant simple et important. Clignez des paupières. « Être enfermée dans un magasin de design à Copenhague avec Bill Clinton en train de faire son shopping, c’est ça aussi ma vie », allume La Drôlesse sur l’écran du portable. Plus modeste, Fabrice Arfi exagère son entreprise d’ouvrier en bâtiment en roulant des bras tachés de peinture blanche. Jeudi, en terrasse du Kafé Pêcherie, le journaliste partage drinks et histoires politiques du moment en compagnie de François Kanardo et Lady Wonder à peine remise du départ de son colocataire « qui se baladait dans l’appartement torse nu en caleçon ou frottait sa jambe contre moi sur le canapé sans vouloir coucher. » Clignez des paupières. Vendredi, les murs drapés de blanc vierge, La Ruche enterre sa vie de douze ans d’âge. Christophe B. taille dans le vert du Get 27 jusqu’à ivresse bagarreuse quand Patrick P. souhaite oublier son passé de traveloté en chanteuse à succès : « J’étais encore très jeune et c’était juste pour une soirée. » Menacé d’une diffusion massive d’un cliché écorchant sa virilité, il achète mon silence sur un blind test musical. Ai No Corrida est bien interprété par Quincy Jones. Et je me tairai à jamais. Clignez des paupières.
Devant le parking Cordeliers, une jeune femme crie « Au voleur ! Au voleur ! » après lui avoir soufflé trois ballons multicolores en échange de deux bouchons de champagne. Trop proche, une Citroën de la BAC stoppe. Les quatre cow-boys sans foi, et si peu de lois, me dévisagent à travers le pare-brise. Je souris, narquois. Christophe éloigne les problèmes : « Ceux-là, il vaut mieux ne pas trop les chercher. » Clignez des paupières sur baisers secs à l’oreille de mon amour. Au Medley, les mauvais garçons et filles rebelles se cognent aux mélodies rock de la soirée Middle Gender. La Denise pose son drink sur le comptoir vitrifié à l’alcool fort. Calme et sérieux, il prévient de l’arrivée des amis parisiens pour le festival Nuits Sonores puis, fier comme une professionnelle du télé-achat, plaque sur son coeur une assiette émaillée d’un décalcomanie de la Rivièra et titrant « Côte d’Azur ». Mr Bone reçoit un « je suis prêt à te lécher les boules puis te sucer la bite » d’une vielle tante en plongeon solitaire dans les glaçons du verre. J’enrage. Il enrage lorsqu’un de mes anciens amants quémande mon attention. Cette jalousie me touche et rassure. Mais cette relation close ne me concerne plus depuis des années. Clignez des paupières. Il y a ces hommes dont le but vital est de séduire pour se complaire dans l’égotrip. Leur vue des autres se réduit à mesure que ceux-là les regardent. Je n’ai plus de temps à leurs accorder. Moins encore aujourd’hui. Clignez des paupières. À demi-avalés par la banquette moelleuse du Look Bar (rue du Palais de Justice, quartier Saint-Jean), nous goulottons deux bières face aux derniers servis et en mal de ce jour qui tarde à poindre. Le limonadier-chef laisse tourner Brothers in Arms de Dire Straits et cloître un cercle de penseurs éthyliques sous le décor rococo du petit théâtre à boire.
Dans ce hors-la-nuit idéal, je surface le bras de Mr Bone tendrement et tirade à voix basse : « Tu m’ouvres. Me rends totalement curieux de toi et de ce que le monde pourra nous faire découvrir et partager. Je t’aime. » Fermez les paupières.

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