La différence

« Votre amoureux ? Il ne serait pas un peu trop mainstream pour vous ? » me questionnait ce journaliste après salutation d’usage. « Mainstream !? » le dévisageais-je.


L’homme, jusqu’ici sympathique, commence à éclaircir son « mainstream » et je comprends vite ce qui le déçoit dans ma belle histoire avec Mr Bone : un marin breton n’appartient pas à « notre » milieu ; je ne baise pas dans la consanguinité de la Représentation Publique et son cortège de couples unis par l’ambition de la réussite sociale. Ma vie intime n’alimente pas le cercle des ragots du « qui couche avec qui ? » ou d’un name dropping d’infidélités croisées entre petits notables. J’étais un serial fucker d’anonymes en bordels sombres. Je reste en amour perché avec un riche anonyme. Ainsi, l’intimité est sauve. La force de la différence, gardée. Clignez des paupières. À plusieurs reprises, des vendeurs d’images médiatisables m’ont tenu le verbe long et fort ces dernières nuits. Alors que je venais de leurs présenter Mr Bone, ils me parlent sans jamais balancer un regard complice ou curieux en direction de celui qui reconstruit mon bonheur. Pour la famille des faux amis, seul ce que je représente dans la cour des mirages locale accroche leurs intérêts. « Ceux-là, c’est grillé. Si je les recroise, je ne souhaite rien partager avec eux », sabrait Mr Bone en sortie d’une scène mondaine. Clignez des paupières. Vendredi, La Drôlesse téléphone son excitation gênée à se retrouver dans la peau d’une choriste noire. Elle prie pour que j’arrive au plus vite chez elle afin de juger son déguisement. In visu, un fou rire crampé valide la métamorphose exigée pour se rendre à la soirée privée Méconnaissables : perruque afro, poudrage ébène sur corps blanc et lunettes de soleil king size prêtes à dégager les nightlights éblouissants annoncés sur La Plateforme. Nous flashgordons rue Terme où Karine et Prousty posent derniers points de coutures à leurs tenues : l’une en femme du beau monde des années 40s et l’autre en Mandrake, gaine de stretch rayée gris-violet en moulage sur le visage et plantée sur un costume queue de pie pour beau crâneur. Clignez des paupières. Dans la cale du pétrolier, le rassemblement de freaks nous ouvre la voie au jeu des démasqueurs : La Drôlesse décèle la présence de Z2 sous une carapace intégrale de lapin en peluche vicieux. À sa quinzième coupette de champagne, le Goldenboy sort la tête hors du chiffon rouge et de la chemise bleue ciel tirés au dessus des épaules pour donner l’illusion tragique d’un homme d’affaire passé à la guillotine. « Je ne vois rien et étouffe », se soulage le malin. Anthony Hawkins, cheveux crêpés en pétard sur peau noire, s’imagine africain tribal tandis que les maîtres de cette cérémonie risible, Helena et Gregoire Roche jouent les créatures cruelles d’un David Cantéra (photo), laborantin albinos. Clignez des paupières. Les visages changent de perruques. Les bouches s’arrosent de drinks à l’excès. Le non sense costume les invités jusqu’au petit matin et un retour indigne dans les appartements. « Pas facile d’être une black », soupire La Drôlesse. « Pas facile d’être brune aux cheveux longs », ris-je sur cette grande nuit close en clignant des paupières. Dimanche, après les files d’attente pour goûter les bons plats du Grand Fooding installé aux Subsistances, nous posons serviettes sur une pelouse d’herbe fraîche et laissons courir le temps comme il veut par liquidation de pastis tièdes avec Frédéric Sicre et Notre Dame des Backrooms. Fermez les paupières.

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