Une zone du non-effort

Les soirs d’orages tachent le noir de mauvais présages. Mercredi, le tonnerre permanent assourdit nos échanges en terrasse du Baryton. Il a le regard toujours bleu perçant mais ses hésitations ne font qu’ombrager ma vision de l’amour.


Mr Bone me reproche tant de choses. Je lui reproche tant de choses. Nos incompréhensions grondent comme des éclairs déchirant la toile obscure où se camouflent des nuages lourds. Clignez des paupières. Je connais cette rengaine tournante du « pressant-pressé », du « demandeur-demandé ». L’histoire à deux n’est qu’une balançoire dangereuse où celui qui est projeté en haut ne devrait jamais oublier son partenaire de jeu, celui qui a le cul par terre et joue de tout son poids pour le faire sourire et lui donner le vertige. L’amusement est fini lorsque la rotule centrale se rouille dans une position sans retour. Clignez des paupières. Vivre à deux est un exercice difficile. Le souvenir du récent passé et de cette joie horrible que procurait la solitude panique mes pensées. Car je range la liberté facile de l’homme esseulé dans une zone du non-effort. Une zone apprivoisée au milieu de laquelle on se complaît à ne regarder que ses bons plaisirs. Jusqu’à l’ennui. Jusqu’à l’envie de ne plus marcher le long de ces terrains connus et labourés en lignes droites. Clignez des paupières. Je ne peux pas vivre les choses à moitié. Je refuse la conspiration des couples bourgeois, leurs petits arrangements avec les sentiments et la solitude promise en cas d’échec. Il y a, aux alentours, des amis pédés qui se prennent la bite dans l’infidélité charnelle comme un contrat de vie salvateur. Pire, dans l’infidélité permise d’obséder leur esprit pour un étranger à l’histoire. Il y a, tout près, des amis hétéros qui épousent la figure imposée du foyer tranquille (femme, enfant et chien propre) tout en fleurissant leur futur tombeau de maîtresses utilitaires à leurs besoins de divertissements. Je n’ai pas besoin de cette mascarade. Je veux donner à l’autre mes efforts ou feindre, en solitaire, que ma vie est plus libre. Ce sera l’un ou l’autre. À l’extrême. Clignez des paupières. Vendredi, nous achevons les discordes pour partir s’isoler dans un coin chaud de l’Ardèche. Voiture en surcharge d’un lit épais et d’une tente de camping, nous filons vers un temps sauvage. Puisque Mr Bone est heureux, je le suis. Le bienfait que de tourner le dos à l’urbain bruyant nous plante dans un sous-bois sec sur les hauteurs de Balazuc. Deux nuits à éjecter les insectes hors de notre hutte légère, à préparer des soupers sur un petit réchaud bleu et à boire du rosé glacé à la lueur de bougies faibles. Deux journées à plagier les Robinson sur un rocher plat en bord de rivière, à griller au soleil sans penser à cet avenir qui pourrait brûler sans feu et à observer la nature qu’il nous fallait. Les choses simplifiées resteront à jamais des marquantes. Clignez des paupières. Dimanche, les corps rougis et douloureux, nous posons nos bagages sur le parquet de l’appartement. épuisés de n’avoir rien fait, nous crémons nos peaux tendrement. Nous humidifions nos lèvres sèches par baisers lents, collons nos coeurs en siamois contre torses en pleine respiration puis fermons les paupières.

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