Fausse joie

Les premiers jours de juillet datent une dépression annuelle. Des nerfs marinent jusqu’à la détente dans une paresse sans gène. Une vidange du cerveau nettoie le trop plein de sorties, de saluts à tour d’embrassades et de tous ces bavardages actifs endurés pendant une saison.


Les « qu’est ce que tu fais pour les vacances ? » ne sont pas encore au rendez-vous mais ils ne sauraient tarder. Le temps traîne un corps lourd jusqu’à l’étouffer dans un coin du néant. Voici une période où je ne veux plus entendre la réalité des alentours. Où l’égarement dans mes affaires intimes est mon mien fidèle. Clignez des paupières. Le ralenti nous installe, mercredi, auprès de Jean-René en terrasse de L’Escalier. Par coups portés de drinks alcoolisés dans nos bouches, nous délions les langues à tous sujets. Ainsi, l’inauguration, à deux rues proches, de la façade d’une banque en carton-béton ouvre une série de lamentations. L’antiquaire rappelle que la standardisation de nos centre-villes est bien en marche. Les rues marchandes lyonnaises sont envahies par les banques, les supérettes et fringueurs internationaux. Ici est pareil qu’ailleurs. Ailleurs est pareil qu’ici. « C’est aux politiques de protéger le patrimoine commercial d’une ville. Certaines devantures de boutiques devraient être classées comme des monuments historiques. Les nouvelles enseignes mondiales devraient se voir obliger de respecter l’histoire du lieu », avance-t-il sans craindre d’être taxé de « vieux con ». Sans trop d’espoir face à ce futur uniforme, nous buvons encore. Tout drunky, je colle aux lèvres de Mr Bone avant de cligner des paupières. Jeudi, le rouleau rassembleur écrasant nos quelques neurones encore en fonctionnement nous plaque devant la demi-finale de la Coupe du Monde. En réception dans leur appartement du cours Gambetta, Christophe B. et Primabella sont griffés d’un drapeau tricolore sur les joues et servent un plateau-télé au raz de ce gazon cathodique « foulé par vingt-deux milliardaires adulés par des millions de pauvres » se moque Patrick P. Le patriotisme victorieux finit par nous emporter dans les rues de la presqu’île bouchonnées de voitures en furie. Nous devenons tous supporters. Nous exigeons tous le droit d’exulter. Pour un match de football gagné. Pour un espace de désordre autorisé. Les joies sur visages en sueurs se confondent aux rages muselées : Place des Terreaux, nous passons entre les bouteilles de verre lancées sur des CRS Robocop. Patrick valide l’habituel effet provocateur du show off policier : « À chaque fois que ces connards sont là, il y a embrouilles. » Clignez des paupières. Samedi, nous curiositons le nouvel événement municipal au Parc de la Tête d’Or. Aux Guinguettes sur berges qui arrosaient le peuple par citernes de bière à pisser dans le Rhône, Sous les Arbres caresse les familles bobos dans le sens du politiquement écolo et pas rigolo. En longeant les tristes chalets, Mr Bone clôt la promenade : « Pour être à sa place ici, il faudrait que je te fasse un enfant. Tu tiendrais la poussette pendant que j’amuserais notre petit. » Clignez des paupières. Dimanche, nous retrouvons Christophe B. et Primabella pour le dernier match, celui qui aurait du nous sortir pour toute la nuit. « Zidane, il va marquer » encourage Christophe. « La France, elle a perdu » sera la sentence. Fermez les paupières, le coeur pincé et le chauvinisme remisé aux vestiaires.

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